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Au moment où ces lignes paraîtront, les magasins Wal-Mart de Saint-Hyacinthe et de Jonquière seront probablement toujours les seuls syndiqués dans toute l’Amérique du Nord. La multinationale fait cependant l’objet d’une offensive de syndicalisation menée par les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce. Au Canada, Wal-Mart entend se rendre jusqu’en Cour Suprême pour, entre autres, ne pas avoir à rendre public un document interne qui explique à ses cadres comment court-circuiter les tentatives de syndicalisation.

La puissance de cette entreprise donne le vertige. Ses 300 milliards $ de chiffre de ventes cette année la classent au premier rang mondial. Aux États-Unis, elle compte plus de 3000 magasins. Chaque semaine, 100 millions de consommateurs s’y rendent. Huit Américains sur dix y magasinent au moins une fois par année. On ne construit pas un tel empire sans jouer dur, très dur.

Depuis sa naissance en 1962, ses détracteurs la dépeignent comme la plus parfaite incarnation du capitalisme sauvage dans sa version moderne. Wal-Mart, dit-on,  ne laisse aucune chance aux petits commerces environnants, tue le cœur des villes en s’établissant dans les banlieues, crée du chômage domestique en vendant des produits fabriqués dans les pays pauvres, fait chanter ses fournisseurs et exploite sans pitié son 1,4 million d’employés.

La célèbre revue britannique, The Economist, présentait récemment un tout autre point de vue. Wal-Mart, dit-elle, ne fait qu’exploiter mieux que quiconque avant elle toutes les possibilités du commerce de détail. Aucun des torts qu’on lui impute n’est né avec elle. Ceux qui font son procès font en fait le procès de l’économie de marché.

The Economist note plutôt que Wal-Mart n’est responsable que de 8% des ventes totales du commerce de détail aux États-Unis. C’est énorme pour ce secteur, mais bien d’autres secteurs sont infiniment plus concentrés. Les consommateurs profitent évidemment de ses bas prix. Elle force ses fournisseurs et ses concurrents à s’améliorer continuellement. Elle offre des emplois, certes mal payés, à des immigrants, des personnes âgées ou des travailleurs à temps partiel qui pourraient avoir de la peine à trouver mieux. Le consultant Darrell Rigby est d’une brutale franchise : Wal-Mart est bon pour le commerce comme un prédateur est bon pour un écosystème.

Le rouleau compresseur n’est pourtant pas sans failles. Des concurrents comme Costco relèvent le défi avec brio. Des communautés locales se mobilisent parfois avec succès pour lui barrer la route. Soixante pour cent des électeurs d’Inglewood, en banlieue de Los Angeles, se sont opposés à l’implantation d’un magasin lors d’un récent référendum. En Europe, Wal-Mart a subi de cuisants échecs.

L’avenir n’est écrit nulle part. Wal-Mart fait présentement face à quelque 8000 poursuites judiciaires et est plus étroitement surveillée que jamais. Son roulement de personnel  est si élevé qu’elle doit embaucher chaque année 600 000 personnes pour simplement conserver sa taille. Si elle veut croître, il lui faudra réduire ce taux de roulement et, pour cela, peut-être consentir de meilleurs salaires.

Au fond, Wal-Mart est la parfaite illustration des deux visages du système capitaliste. Il crée de la richesse et de la pauvreté, fait naître des emplois et en fait disparaître, mais nous laisse libre de le critiquer. Les sociétés qui ont tourné le dos à l’économie de marché n’ont connu, elles, que la pauvreté, en plus de priver de liberté ceux qui ont osé le dire.