Voyage en Absurdistan
1 mars 2006 par Joseph Facal
Vous connaissez sans doute l’Afghanistan. Mais connaissez-vous un pays qui se nomme l’Absurdistan ? Vous devriez pourtant. C’est tout près d’ici. Certains l’appellent le Canada.
Cette semaine encore, les premiers ministres des provinces sont partis quêter plus d’argent du gouvernement fédéral. Cette fois, c’est pour l’éducation collégiale et universitaire. La fois d’avant, c’était pour la santé. La prochaine fois, ce sera pour les garderies. C’est devenu un rituel tellement ennuyeux et prévisible qu’il se déroule maintenant dans une indifférence à peu près complète.
Les premiers ministres des provinces n’ont évidemment guère le choix. Ils demandent simplement qu’on leur redonne l’argent qu’on leur a enlevé pour qu’ils assument les responsabilités que la constitution canadienne leur a confiées. Ils sont un peu comme un adulte d’âge légal pour conduire, mais qui n’a pas d’argent pour l’essence et doit demander les clefs à son père. Nous y sommes tellement habitués qu’on ne voit plus ce que cela a d’absurde. Quant aux pauvres recteurs de nos universités, il y a longtemps que l’argent n’a plus d’odeur pour eux.
Cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais d’un plan délibéré du gouvernement central pour transformer les gouvernements des provinces en grosses municipalités. Ottawa a d’abord éliminé son déficit en coupant le robinet aux provinces, mais sans baisser vos impôts, de façon à accumuler de monstrueux surplus. Une fois les provinces au bord de l’asphyxie, Ottawa leur redonne ensuite un tout petit peu d’air, mais en leur imposant dorénavant ses conditions. Mais nous sommes si polis et bien élevés dans ce pays qu’on vous regarde avec des gros yeux si vous utilisez le mot qui convient : chantage.
Si les provinces protestent un petit peu trop, on appuie de nouveau sur le tuyau d’oxygène et on dira qu’elles cherchent la chicane au lieu de collaborer. Au lieu de s’en scandaliser, les Canadiens ont trouvé que tout cela faisait de Paul Martin un ministre des Finances tellement formidable qu’il a eu ensuite la chance de devenir l’un des pires premiers ministres de l’histoire du Canada.
L’actuel gouvernement du Québec, lui, n’a aucun rapport de force puisque tous savent qu’il ne fera jamais de grosse colère. Où pourrait-il aller de toute façon ? Dans le Canada d’aujourd’hui, il n’y a que trois atouts dans le jeu des provinces qui peuvent un peu faire réfléchir Ottawa : la taille de l’Ontario, la richesse de l’Alberta et la menace souverainiste au Québec. Si vous n’avez rien de cela, Ottawa vous traite comme un élément décoratif.
La prochaine tempête
Cela ne veut pas dire que monsieur Charest n’obtiendra rien. On lui donnera juste ce qu’il faut pour qu’il ait une chance raisonnable de gagner les prochaines élections. Il a donc compris qu’être trop gourmand ne le sert pas. Voilà pourquoi il tempère les ardeurs de ceux qui le pressent de hausser le ton. À l’entendre, tout se règlera un pas à la fois. La vie est pleine d’ironies : monsieur Charest est devenu étapiste.
À bien y penser, c’est l’Alberta qui est peut-être la clef du déblocage. Véritable émirat arabe, elle a des surplus qui équivalent à peu près à ceux de toutes les autres provinces réunies. Elle a les moyens, si elle le veut, de se payer des programmes sociaux qui feront fantasmer les autres provinces, d’attirer à elle les meilleurs cerveaux du Canada, de se foutre des punitions d’Ottawa si elle voulait ouvrir toutes grandes les portes au secteur privé dans la santé. Bref, l’Alberta a les moyens de complètement déséquilibrer le Canada. Pendant combien de temps va-t-elle encore accepter de payer tellement plus que ce qu’elle reçoit ? À moins qu’Ottawa et les autres provinces ne soient tentés de vouloir la forcer à partager sa richesse. Dans le Canada de demain, les nids de guêpes ne seront plus seulement au Québec.
