Vendre son âme
5 octobre 2005 par Joseph Facal
Comme le Québec est une petite société, tous les journalistes d’affaires publiques qui ont un certain renom ont déjà rencontré Michaëlle Jean. Ils ont donc mis leurs habits du dimanche pour commenter l’étrange destin de leur ancienne collègue. Mais je ne vois pas pourquoi, moi qui ne la connais pas, je devrais me gêner.
Tous ceux qui connaissent madame Jean ne disent que du bien de ses qualités humaines. J’en suis ravi. Il est donc triste qu’elle ouvre son règne par un mensonge. Tout a été dit, en effet, sur son lamentable communiqué de presse selon lequel ni elle ni son mari n’avaient jamais adhéré à l’idéologie souverainiste.
C’est peut-être vrai pour elle, mais pas pour lui. Les preuves existent par écrit et à l’écran, même si notre nouveau prince consort vient d’effacer de sa biographie officielle celui de ses films qui témoigne le plus de sa sympathie pour des felquistes.
Comprenons-nous bien : tout être humain a le droit de changer d’avis. Nous connaissons tous des souverainistes devenus fédéralistes, et des fédéralistes devenus souverainistes. Je connais même un souverainiste devenu fédéraliste et redevenu souverainiste : Guy Bertrand. Je connais aussi un fédéraliste devenu souverainiste et redevenu fédéraliste : Jean Lapierre. Mais les deux assument leur cheminement au lieu d’essayer de nous faire croire le contraire de la vérité.
Il faudra un jour m’expliquer par quel raisonnement tordu on en est venu à qualifier de «chasse aux sorcières» le fait que des journalistes moins complaisants que d’autres refusent de prendre des vessies pour des lanternes. Mais le Québec est une société si gangrenée par la rectitude des bons sentiments, le moralisme de pacotille, les renvois d’ascenseur professionnels et la dictature de l’image, que le premier qui casse le party le fait à ses risques et périls.
Du pur Trudeau
Mais le meilleur restait à venir. Le discours de madame Jean sur la fin des solitudes était un véritable petit catéchisme libéral fédéral. Le Canada anglais l’a bu comme du petit lait. Rarement en effet aura-t-on entendu discours aussi parfaitement trudeauesque. Tout y était : la certitude condescendante d’avoir raison, la glorification de la diversité si elle n’est que folklorique, le refus de simplement nommer le Québec, et l’étroitesse d’esprit de ceux qui sont incapables de se sentir à l’aise dans le meilleur pays du monde.
Les Canadiens-français d’hier, les Québécois d’aujourd’hui, ne sont plus ni une nation, ni un peuple fondateur, ni même une minable société distincte. Quatre cent cinquante ans d’histoire collective et cent trente ans de débats constitutionnels ne se résument qu’à cela : chaque francophone du Canada n’a qu’un problème d’attitude individuelle. Chacun d’entre eux n’est pas assez ouvert aux autres, voyez-vous, même si ces Québécois bornés ont jadis accueillis des Jean ou des Facal.
Oublions l’assimilation galopante, les injustices passées et présentes, et tout ce que le gouvernement fédéral continue à faire pour que les Québécois comprennent qu’ils ont intérêt à se conduire comme la Saskatchewan. Nous serions bornés et obtus d’en tenir rigueur à quiconque et de vouloir réparation. Il n’y a ici que des hommes et des femmes qui auraient tort de revendiquer quoi que ce soit au nom de leurs origines, puisque chacun vient de quelqu’un part.
Mais madame Jean, elle, ne se privera pas de nous rappeler ses propres origines, ni l’oppression du peuple haïtien, maintenant qu’elle incarne la couronne qui a brimé le plus de peuples dans l’histoire de l’humanité. Ne vous avisez cependant pas de la critiquer, nous a-t-on dit : ce serait insulter tous ceux et celles de la même origine.
De toute façon, si vous êtes en désaccord avec moi, vous n’avez pas le droit de me critiquer : ce serait insulter tous les Québécois d’origine latino-américaine. Absurde, n’est-ce pas ? Mais c’est vrai que son «image», comme on dit maintenant, est meilleure que la mienne.
