Une société paralysée?
31 mai 2006 par Joseph Facal
Une nouvelle polémique fait rage depuis quelques jours. Est-il devenu impossible au Québec de faire aboutir de grands projets ? Les groupes communautaires sont-ils devenus des professionnels de la contestation qui freinent l’indispensable développement économique ?
À première vue, on peut effectivement avoir l’impression que des contestataires réussissent ces temps-ci à bloquer tous les projets. Les projets du Casino de Montréal et du Suroît sont morts. La construction des nouveaux hôpitaux universitaires et le prolongement des autoroutes 25, 30 et 35 sont embourbés. Nous semblons vouloir tous les avantages de la création de richesse sans aucun de ses inconvénients.
En 2006, les investissements publics et privés au Québec n’augmenteront que de 0,9 %, soit la deuxième pire performance au Canada. On échappe difficilement à l’impression qu’il ne serait plus possible dans le climat social d’aujourd’hui d’organiser de nouveaux Jeux Olympiques, de construire un métro neuf ou de relancer le développement des grands barrages hydro-électriques. Par ailleurs, les finances publiques précaires de presque tous les gouvernements ne leur permettent plus de s’endetter avec l’insouciance de jadis.
Mais respirons aussi par le nez. On ne pleurera pas les résistances que rencontrent les mauvais projets : on ne devrait pas vendre le cœur d’un parc national à un promoteur pour qu’il y construise des condos, point à la ligne. On ne blâmera pas non plus les contribuables d’être plus sceptiques que jadis quand ils voient le prolongement du métro vers Laval défoncer son budget ou la relance de l’usine Gaspésia se solder par une commission d’enquête.
Tout n’est pas nécessairement plus facile ailleurs : à New York, on se dispute depuis des années sur ce qu’il convient de faire du trou laissé par les tours jumelles détruites le 11 septembre 2001. Les médias ne parlent pas non plus des nombreux projets qui réussissent. À Sept-Îles, l’agrandissement de l’aluminerie Alouette a respecté ses budgets et son échéancier. Même chose pour la rénovation de l’aéroport Montréal-Trudeau.
Faire des nuances
Quant à la contestation, faisons aussi la part des choses. Des artistes de renom, qui n’ont aucun souci financier et que la presse couvre avec une infinie complaisance, ne s’opposent pas seulement aux projets discutables, mais à tout projet de dérivation de la moindre rivière. Des citadins viennent s’installer près d’une porcherie qui était là avant eux et s’opposent ensuite au droit du producteur de prospérer en agrandissant ses installations. Des petits groupes d’activistes réussissent parfois à donner la trompeuse illusion qu’ils parlent au nom de toute une communauté. Mais d’autres fois, c’est effectivement toute une communauté locale qui refuse en bloc et avec raison qu’on lui enfonce dans la gorge un projet dont personne ne veut sauf son promoteur.
Chose certaine, les promoteurs, qu’ils soient privés ou publics, n’auront d’autre choix désormais que d’impliquer des populations locales plus éduquées que jadis dès la conception des projets. Au plan politique, la société québécoise s’est aussi trop habituée au dialogue et à la concertation pour accepter qu’un gouvernement se ferme les yeux et les oreilles sous prétexte qu’il a été élu pour gouverner, comme l’a fait Jean Charest depuis 2003.
Lucien Bouchard a montré en 1996, lors du sommet qui a accouché du consensus pour éliminer le déficit, de quoi est capable un chef qui comprend et respecte son peuple. On écoute sincèrement, on négocie loyalement, on tranche clairement et on assume courageusement.
Quant aux groupes communautaires, ils jouent un rôle irremplaçable dans notre société. Ils ont une souplesse et une connaissance du terrain que n’auront jamais les lourdes bureaucraties gouvernementales. Mais il est aussi parfaitement légitime de les interpeller sur leur représentativité quand, sans aucun mandat populaire à cet effet, ils prétendent se faire les porte-voix de toute une communauté ou savoir mieux que les élus de peuple ce qui est bon pour nous.
