Une planète inconnue
8 mars 2006 par Joseph Facal
Un événement isolé est souvent porteur d’une signification plus large. Le tollé qui a accueilli l’annonce de la prochaine hausse des tarifs d’Hydro-Québec en dit terriblement long sur cette négation de la réalité qui nous fait si mal.
En comparaison de ce qu’on paie ailleurs, l’électricité est donnée au Québec. Nous en consommons donc beaucoup plus que dans des endroits où il fait aussi froid qu’ici. En même temps, nous avons énormément ralenti les grands travaux d’aménagement hydro-électrique. Si vous consommez toujours plus, mais que votre capacité de production ne suit pas, vous épuisez vos réserves.
Deux conséquences à cela. Premièrement, Hydro-Québec est obligée d’importer de l’électricité : est-il raisonnable de lui demander de nous la vendre moins cher que ce que ça lui coûte pour l’acheter ? Deuxièmement, il faudra augmenter la capacité de production. Or, les prochains barrages pour répondre à notre soif coûteront plus cher à construire que les anciens. La hausse des tarifs était donc inévitable et justifiée.
J’ai attendu en vain que se montrent le bout du nez les lobbys écologistes toujours si prompts à casser du sucre sur le dos d’Hydro-Québec et à nous dire qu’il faut cesser de gaspiller, encourager les économies d’énergie, développer l’éolien, et patati patata. Pourquoi ne sont-ils pas montés au front pour saluer le seul geste qui freine vraiment la consommation ? Évidemment, ça demande un certain courage…
J’ai aussi entendu sur toutes les tribunes une représentante d’un regroupement auto-proclamé de «défense» des consommateurs. Elle dénonçait les «scandaleux profits» d’Hydro-Québec comme s’il s’agissait d’un prédateur capitaliste comme Wal-Mart. Faut-il rappeler que les «profits» d’Hydro-Québec retournent en partie au gouvernement qui s’en sert pour financer nos hôpitaux, nos écoles et nos routes ? Imaginez un instant l’inverse : que nos sociétés d’État ne versent pas de dividendes au gouvernement…
Comment peut-on sérieusement chiâler contre nos routes défoncées, nos urgences engorgées et nos écoles sous-financées et, du même souffle, blâmer un gouvernement cassé comme un clou et endetté jusqu’aux yeux de se servir de rares leviers dont il dispose pour trouver de l’argent ? Il est vrai qu’il suffit d’un seul scandale comme celui de la société des alcools pour accréditer le mythe qu’il y a de l’argent caché sous tous les matelas au gouvernement.
Les paradis artificiels
Beaucoup de Québécois vivent sur une planète inconnue où il n’existe ni coûts de production, ni inflation, ni offre et demande. En fait, comme les salaires ont légèrement augmenté ces dernières années et que les tarifs ont été gelés pendant cinq ans, le prix que nous payons pour l’électricité a baissé en réalité. Les partis d’opposition le savent tellement qu’ils ont eu raison de se faire discrets.
J’ai aussi entendu des gens se demander pourquoi ils ne peuvent pas profiter de quelque chose qui leur appartient. D’une part, je ne vois pas en quoi cela justifie que l’on vende la ressource à moindre prix que ce que cela coûte pour se la procurer. D’autre part, la vraie question est de savoir quelle est la manière la plus intelligente d’en profiter : la gaspiller ou en faire un levier stratégique de développement à long terme qui profitera à toute la société ? Plus les tarifs s’éloignent de la vérité des prix, plus le réveil est brutal quand vient le temps de quitter les paradis artificiels. Ce sont les vrais démunis qu’il faut protéger.
Le vrai scandale est ailleurs. Au Québec, plus vous consommez, moins vous payez. Les grandes entreprises les plus énergivores paient leur électricité moins cher que vous et moi. Traditionnellement, la justification de cela a été l’effet d’entraînement économique. Mais la preuve n’a jamais été faite. Je plaide coupable et suis aujourd’hui convaincu qu’au-delà d’un seuil que nous avons dépassé il y a longtemps, le jeu n’en vaut plus la chandelle.
