Une éthique politique de république bananière
22 octobre 2004 par Joseph Facal
Je continue à me surprendre – par naïveté évidemment - de voir avec quelle indifférence nos concitoyens laissent nos gouvernements travestir la vérité.
Je dois être un des derniers à m’être indigné de ce que le gouvernement fédéral, pour une septième année consécutive, affiche des surplus radicalement plus élevés que ce qu’il avait annoncé en début d’année. Pour s’en offusquer, encore faudrait-il que les gens accordent un minimum de crédibilité aux prévisions budgétaires d’Ottawa. Alors que le premier ministre du Québec présente comme un triomphe historique le fait d’avoir ramené d’Ottawa 500 millions $ de plus pour la santé, le ministre fédéral des Finances nous explique sans rire que son surplus de 9,1 milliards $, qui est cinq fois plus élevé que son estimation initiale, est dû à la formidable performance de l’économie canadienne pendant le dernier trimestre.
Nous avons plutôt affaire ici à une politique délibérée qui vise à empêcher tout débat public sur l’utilisation qu’il faudrait faire de ces surplus. Et dire que Paul Martin soutenait que le déficit démocratique serait sa grande priorité ! Quand un gouvernement engrange de tels surplus, c’est tout simplement qu’il taxe trop par rapport à ses besoins réels. Il peut dès lors investir dans des missions essentielles comme des balles de golf autographiées par le précédent premier ministre. On attend maintenant de voir quel nouveau raisonnement tordu on va inventer pour persister à nous dire que le déséquilibre fiscal est une invention des provinces.
Paul Martin nous a aussi ressorti la vieille litanie selon laquelle une convention comptable oblige le gouvernement à affecter au service de la dette tout excédent budgétaire. C’est faux, comme l’a déjà dit à plusieurs reprises la Vérificatrice générale du Canada. Mais nous continuons à laisser faire. Il est certes légitime pour un gouvernement de choisir de prioriser le remboursement de la dette, mais il a alors le devoir de le dire franchement et d’obtenir un mandat démocratique à cette fin.
À Québec, la transparence et l’imputabilité se portent à peine mieux. Le cadre financier dévoilé par Jean Charest avant les élections prévoyait des baisses d’impôt d’un milliard $ par année pendant cinq ans, des investissements supplémentaires de deux milliards $ pour la santé, et cela sans faire de déficit ni alourdir la dette. Seuls les signataires du document le défendirent. Avant qu’il ne devienne ministre des Finances, Yves Séguin lui-même disait qu’il n’y croyait pas.
Comme de raison, dès le budget suivant, les baisses d’impôt réelles n’étaient que de 220 millions $, et l’investissement en santé fut deux fois moindre que promis. On alla jusqu’à comptabiliser comme des baisses d’impôt des mesures d’aide aux assistés sociaux…qui ne paient pas d’impôts !
Cette année, comme le gouvernement avait encore moins les moyens de baisser les impôts que l’an dernier, il s’est dégagé de sa promesse en donnant une tribune à tous ceux qui le pressaient depuis des mois d’y renoncer, pour ensuite nous dire qu’il faudrait être sourd pour ne pas entendre cette sagesse populaire. Il faut cependant se réjouir que le gouvernement renoue le dialogue avec la société civile et entreprenne d’expliquer les conséquences concrètes de notre situation démographique.
Ici comme ailleurs, il faut travailler à briser ce cercle vicieux qui fait que la société civile, se sentant impuissante parce qu’elle a choisit de l’être, tourne le dos à nos représentants politiques, qui peuvent dès lors être tentés de tirer profit de notre indifférence.
