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Tout vient de changer

Cette élection n’aura pas été une élection de simple alternance comme tant d’autres. La minceur de la victoire conservatrice ne change rien à l’importance de ce qui vient de se passer. Les cartes viennent d’être radicalement rebrassées. Nous entrons dans une nouvelle ère.

La victoire des conservateurs n’était pas écrite d’avance. On semble avoir déjà oublié que les libéraux ont démarré la campagne en avance. Mais quatre facteurs ont ultimement coulé le navire libéral : l’usure, une campagne remplie d’erreurs, la qualité de la campagne des conservateurs, et l’effritement progressif des bases historiques du pouvoir libéral. Démêlons tout ça.

Une campagne électorale fait inévitablement le bilan d’un régime. Au Québec, il était impossible pour les libéraux de se remettre du scandale des commandites. Au Canada anglais, dans une moindre mesure, l’enquête de la GRC sur le présumé délit d’initié a aussi renforcé cette impression que certains libéraux ne faisaient plus la distinction entre leurs affaires personnelles et les affaires de l’État. Les électeurs pardonnent les erreurs commises de bonne foi, parfois même l’incompétence, mais tolèrent beaucoup moins la corruption. De toute façon, même s’il n’y avait pas eu les scandales, après treize ans de pouvoir, un gouvernement a eu le temps de mécontenter de larges segments de la population.

Ce sentiment d’usure a été amplifié par une campagne libérale mal pensée et mal dirigée. Les libéraux se sont imaginés qu’ils pouvaient ressortir le plan de campagne de 2004 : se poser en seuls vrais défenseurs des valeurs canadiennes et diaboliser leurs adversaires. Paul Martin, qui semblait avoir vieilli de dix ans en un mois, n’a jamais réussi à donner le ton à la campagne.

Plus largement, les libéraux fédéraux ont, historiquement, assis leur pouvoir sur leur domination politique en Ontario et au Québec, et sur leur positionnement centriste sur les grandes questions économiques et sociales. Le parti libéral a lui-même détruit ses bases québécoises au fil des années avec le rapatriement forcé de la Constitution, son torpillage de l’accord du lac Meech et son attitude vis-à-vis du Québec depuis le référendum de 1995.

Quant à l’autre pilier historique de son pouvoir, son centrisme idéologique ne lui donnait plus d’avantage distinctif à partir du moment où les conservateurs ont réussi à donner l’impression qu’ils devenaient eux-mêmes plus modérés. On peut être très fatigué du parti au pouvoir, mais pour que les électeurs le lâchent, il faut un parti d’opposition qui paraisse une alternative acceptable. Or, les conservateurs firent un parcours presque sans faute.

Et maintenant ?

La décision de Paul Martin de partir était la seule décision logique dans les circonstances. Il héritait d’une dynastie qu’il a transformée en déroute. L’histoire ne sera pas tendre avec lui. Le prochain chef libéral ne sera pas un Québécois avant longtemps. Au Québec, tout est à rebâtir pour les libéraux.

La performance honorable du Bloc ne doit pas dissimuler qu’il a suffit qu’apparaisse un semblant d’alternative aux libéraux pour que les limites de son rôle soient exposées. La présence du Bloc à Ottawa ne se justifie que dans la perspective stratégique d’une victoire péquiste à Québec, rapidement suivie d’un référendum sur la souveraineté. Sinon, on ne pourra pas continuer bien longtemps de demander aux Québécois de s’exclure du pouvoir fédéral, même si les ministres québécois  à Ottawa ont souvent servis d’instruments pour taper sur le Québec.

Stephen Harper, lui, a énormément promis aux Québécois. S’il veut sérieusement passer de la parole aux actes, une levée de boucliers au Canada anglais se chargera de lui rappeler qu’il est hors de question pour la majorité des Canadiens de consentir à un quelconque statut particulier pour le Québec. Mais à court terme, Jean Charest réussira sans doute à signer quelques ententes qui pourraient le remettre en selle à temps pour les prochaines élections québécoises. Rien n’est joué.