Titanic
18 janvier 2006 par Joseph Facal
Quand le Titanic commença à s’enfoncer dans l’océan glacé, les musiciens montèrent sur le pont et entonnèrent : Plus près de toi, mon Dieu. Ils jouèrent jusqu’à la fin. C’est ce que fait Paul Martin, mais il aura joué faux jusqu’au bout.
Au début de la campagne, nous prenions tous pour acquis que le prochain gouvernement serait minoritaire. Restait à savoir s’il serait conservateur ou libéral. La question est maintenant de savoir si le gouvernement conservateur sera minoritaire ou majoritaire. Pour cela, il faudra voir quelle est la tendance la plus forte : le dégoût qu’inspirent les libéraux ou l’inquiétude qu’inspirent les conservateurs.
Tous les signes d’un naufrage libéral historique sont là. Les candidats libéraux ne souhaitent plus que leur chef vienne les voir dans leur comté. Les aspirants à la direction du parti sortent de l’ombre. Paul Martin admet qu’à bien y penser, les Québécois forment peut-être une nation. Et quand La Presse tranche que le scandale des commandites était vraiment grave et vous lâche, alors là…
Les parallèles avec l’élection de 1984 sont frappants. À l’époque, John Turner, l’éternel dauphin, succède finalement à Pierre Trudeau. Il démarre la campagne avec 11 points d’avance, mais l’usure et les scandales d’un long règne libéral finissent par le rattraper. On ne comparera jamais Chrétien à Trudeau, mais ils avaient en commun d’être des bêtes politiques à côté desquels leurs successeurs ont l’air de servants de messe. Il est encore difficile pour moi de réconcilier le Paul Martin qui a eu la détermination et la discipline de mener le putsch qui a détrôné Jean Chrétien, et le Paul Martin vacillant et incohérent des deux dernières années. Peut-être que parvenir au pouvoir était plus important pour lui que l’exercer.
Il était savoureux de l’entendre blâmer Stephen Harper d’avoir prononcé récemment un discours uniquement en anglais en Ontario. On aurait aimé que Paul Martin se soucie un peu moins du bilinguisme de façade, et un peu plus du déclin inexorable du poids réel des francophones au Canada. Il était franchement pathétique de l’entendre critiquer le «fédéralisme d’ouverture» des conservateurs et nous dire qu’il avait jadis appuyé l’accord du lac Meech, alors qu’il a soutenu sans états d’âme apparents tous les coups tordus que Jean Chrétien et Stéphane Dion ont donné au Québec depuis dix ans.
Un vieux film
Tout ceci n’est surtout pas une raison pour ne pas se méfier des conservateurs. Pour le Québec, il ne peut y avoir d’autonomie politique sans autonomie fiscale. Or, Stephen Harper a bien pris soin de ne rien dire d’engageant sur la question du déséquilibre fiscal. Jean Charest propose toujours à cet égard de hausser les transferts fédéraux. Ce n’est pas une vraie solution parce que ces transferts viennent avec des conditions d’utilisation fixées par Ottawa qui renforcent la dépendance du Québec. Le pusher qui vend la dope n’est jamais celui qui solutionne le problème du toxicomane.
Vous pouvez, de toute façon, compter sur les élites du Canada anglais pour rappeler à Harper qu’il est hors de question d’émasculer le gouvernement central pour plaire à ces éternels enfants gâtés que sont les provinces. Nous risquons de revoir le remake du vieux film de la fin des années 1980.
Si c’est le cas, cela marchera encore moins qu’à l’époque. Pourquoi ? Parce que les Canadiens des autres provinces, comme c’est leur droit, savent maintenant quel genre de Canada ils veulent : un gouvernement central qui décide des vraies affaires, l’égalité absolue entre les provinces, aucun statut particulier pour le Québec, aucun droit collectif sauf pour les autochtones, et un multiculturalisme folklorique qui subventionnera le festival de la crevette ou de la gourgane pour faire croire aux Québécois qu’on respecte leur culture. Nous vivons plus que jamais dans le Canada de Trudeau. Les idées comptent vraiment en politique.
