Articles
Commentaires

Théatre d’été

Il y a un aspect fondamental de la vie politique que des tas de gens ne comprennent pas. Et je vais vous l’illustrer en vous parlant du prix de l’essence.

Prenez deux personnes raisonnablement intelligentes. Vous et moi. Vous me posez une question dont je ne connais pas la réponse. Une attitude raisonnable de ma part serait de vous dire: «Écoutez, je ne sais pas, mais je vais me renseigner.»

Un politicien, lui, peut très difficilement dire qu’il ne sait pas. Le lendemain, les journaux titreront en lettres de deux pouces: «Le ministre avoue son ignorance». Et les autres partis s’empresseront de le dénoncer et de dire qu’eux savent.

Même chose devant un problème impossible à résoudre. Pour un politicien, l’admettre ne sera pas vu habituellement comme une franchise de bon aloi, mais comme un aveu d’impuissance et d’incompétence. Pire encore, comme une preuve de son indifférence.

                                           Jouer la comédie

Il est donc toujours obligé de faire semblant qu’il sait ou qu’il peut faire quelque chose ou, au moins, qu’il est sensible aux tracas des gens. Montrer en tout cas qu’il ne reste pas les bras croisés. Bouger même si c’est pour n’aller nulle part.

Il créera donc un comité pour étudier la question, commandera un rapport pour l’automne ou fera voter une loi qui n’aura strictement aucun effet. N’importe quoi plutôt que ne rien faire.

En politique, il y a donc deux sortes de problèmes: ceux qu’on peut régler et ceux qu’on doit «gérer», afin que le prix politique à payer soit le moins lourd possible.

C’est comme la différence entre un caillou dans le soulier et un mal de dos chronique. Le premier s’enlève. Le second se gère. Fondamentalement, il faut apprendre à vivre avec.

Pour nos gouvernements, les hausses du prix de l’essence font partie de la deuxième catégorie. Comme nous nous sentons impuissants devant les multinationales du pétrole, nous nous tournons vers le gouvernement en lui demandant de faire quelque chose.

Mais si le gouvernement disait ouvertement qu’il n’y peut rien, on le blâmerait d’être sourd à la frustration des automobilistes. Les autres partis trouveraient le moyen de dénoncer son «inaction» ou son «insensibilité».

Ne me parlez pas de baisser les taxes sur l’essence. Elles sont beaucoup moins lourdes ici qu’en Europe et servent à financer nos hôpitaux et nos écoles.

                                               Tout ça pour ça

Pour des raisons de pure politique, le gouvernement doit donc faire semblant qu’il s’active. Le ministre Béchard prend alors son air fâché et montre ses petits muscles.

Il a commencé par exiger que les compagnies pétrolières lui justifient par écrit les hausses. On se doute qu’elles ont dû être terrorisées. Il fixa même un délai de 24 heures pour recevoir la précieuse lettre. Le lendemain, la boîte aux lettres était désespérément vide.

Je ne le blâme pas. Le gouvernement doit faire semblant qu’il se préoccupe de la situation. Le ministre joue donc son rôle dans la pièce, et le joue même plutôt bien.

Il envisage maintenant de les obliger par loi à se justifier par écrit. Une loi pour forcer l’adjoint au directeur des communications de chaque compagnie à préparer une lettre de trois paragraphes qui pourra resservir l’an prochain en changeant la date.

Nous disons vouloir la vérité de la part de nos gouvernements. Mon oeil!

Nous voulons la vérité quand elle est plaisante. Quand elle nous déplaît, nous cherchons quelqu’un à blâmer. Et si nos gouvernements font semblant comme du monde, on se sent déjà un peu mieux.



17 réponses à “Théatre d’été”

  1. le 31 juil 2007 à 10:04 Clément Laberge

    « Un politicien, lui, peut très difficilement dire qu’il ne sait pas. […] Même chose devant un problème impossible à résoudre. Pour un politicien, l’admettre ne sera pas vu habituellement comme une franchise de bon aloi, mais comme un aveu d’impuissance et d’incompétence.  »

    Très juste. Et je pense que nous aurons fait un grand bout de chemin dans le renouvellement politique le jour où nous accorderons, comme citoyens, le droit de répondre autrement aux gens que nous avons élus pour nous représenter dans le jeu démocratique.

    Je préfère nettement quelqu’un qui dit « qu’il ne sait pas » (et qui cherche des solutions) à quelqu’un « qui fait semblant comme du monde ».

    Bon retour!

  2. le 31 juil 2007 à 10:29 Michael

    C’est effectivement triste que la raison (et la capacité d’admettre ses limites) soit le plus souvent évacuée des débats au profit des apparences. Je pense qu’une partie des électeurs le comprend, mais déteste tout de même ce type de comportement et l’associe, assez justement, à de la bouillie pour les chats.

    Je pense que le principal danger est de rendre la plupart des propos des politiciens tellement diluée qu’il devient alors difficile de séparer le “signal” du “bruit”. À quels propos donner de la crédibilité, et à quels autres n’accorder que peu d’attention? Tous les citoyens n’ont pas l’éducation et la culture générale souvent nécessaires pour porter ces jugements. De là la facilité déconcertante avec laquelle certains partis peuvent ensuite tirer profit d’une volonté de simplifier, parfois trop, certains problèmes et surtout certaines solutions…

    Peu importe les partis, la volonté d’être réélu l’emporte sur celle de prendre les bonnes, mais parfois impopulaires décisions. L’éducation des citoyens rendrait de bien plus grands services que la comédie, mais demande un engagement à long terme, et un certain courage politique que je trouve absent de la scène depuis trop longtemps.

    Je prend beaucoup de plaisir à lire vos billets, et à constater par ailleurs que votre ton rédactionnel n’est pas toujours politiquement correct. Vous avancez vos opinions clairement, sans ambages ni souci de plaire à tout prix. Sans vouloir vous blâmer de quelque façon que ce soit, quelle différence entre aujourd’hui et l’époque où vous étiez vous aussi soumis aux diktats de la politique et de la ligne de parti! Pourtant, vous êtes le même citoyen, et pas des moindres…

    Alors par où commencer? Le changement doit-il venir des politiciens eux-mêmes, des médias ou des citoyens? Qui doit le premier dénoncer les abus de poudre de perlinpimpin, mis à part les partis d’opposition qui en font un spectacle qui ne les rend pas plus crédible, étant généralement contre tout ce que le parti au pouvoir apporte à la table avant même de l’entendre vraiment?

    Ma piste de réflexion s’orienterait vers les citoyens, mais ceux-ci devront se méfier des prophètes déguisés, des militants qui sabordent trop souvent ces efforts. À quand un Parti Pragmatique du Québec?

  3. le 31 juil 2007 à 11:53 Simon Robert

    C’est vraiment désolant de voir Claude Béchard s’énerver comme ça! Mais que pensez-vous de la solution PPP de Léopold Lauzon qui suggère de créer un genre de Pétro-Québec?

  4. le 31 juil 2007 à 11:59 Stephan S.

    Leopold Lauzon… juste le nom souleve un sourire, imaginez alors ses idees.

    Pour un comptable de formation, il ne semble pas connaitre les moindres loi de l’economie. Probablement que sa foi envers le socialisme pur et dur du genre Staline ou Mao l’aveugle.

  5. le 31 juil 2007 à 12:51 AntiPollution

    Malheureusement dans certains cercles, la vérité n’est pas toujours bonne à dire ou à chercher sinon on vous insultent dans ce style:
    “AP, vendu fédéraliste, grand ami de XYZ, le faux indépendantiste à la solde des multinationales. Des collabos qui sont prêts à vendre le Québec et le peuple en échange de piscines creusées et une bonne pension. Ça couche avec l’occupant! ”
    Bon retour !

  6. le 31 juil 2007 à 13:18 Simon Robert

    @Stephan S.
    Je veux bien vous croire mais avez vous au moins lu ce qu’il propose?

    «Selon le professeur Lauzon, le Québec gagnerait à créer sa propre raffinerie, en partenariat avec les indépendants du pétrole et Hydro-Québec. Il croit que les prix à la pompe pourraient chuter de 25 % dans la province, parce que des contrats négociés directement avec les pays producteurs de pétrole limiteraient la spéculation dans le secteur.»

  7. le 31 juil 2007 à 18:31 brem

    Et on s’étonne que les citoyens soient cyniques face aux politiciens. M. Facal, vous rendez-vous compte que le citoyen moyen n’est pas dupe de cette comédie?

  8. le 31 juil 2007 à 19:18 vindictater

    Voila pourquoi le taux de participation au élections dégringole et aussi pourquoi on entend un tas de gens dire des politiciens que ce sont tous des “crosseurs”. Les politiciens de nos jours s’appuient sur des sondages d’opinions pour gouverner. Ils jouent une “game”, font du théatre, commandent des études ou des commissions parlementaires a n’en plus finir. Moi la vérité qu’elle soit bonne ou mauvaise a entendre j’attend de nos élus qu’ils nous la mettre dans la face. J’attend aussi du courage politique pour prendre des mesures impopulaires si elles sont nécessaires. Je suis désolé mais des problemes impossibles a résoudre ca n’existe pas en politique. En tous cas ce n’est pas en faisant semblant qu’on trouve des solutions. J’ose espérer M. Facal que vous avez plus de courage politique que Charest ou son valet de service Béchard.

  9. le 31 juil 2007 à 23:52 Tetoine

    @Brem: À mon sens, le citoyen moyen contribue à cette comédie, puisqu’il réagira défavorablement à un aveu d’impuissance ou d’ignorance venant d’un politicien. Ce n’est certainement pas en vase clos que les politiciens ont développé ce réflexe “d’autodéfense”.

    @M. Facal: Je trouve ce billet très pertinent. Sur le fond et sur l’approche. Vous avez eu la chance de “vivre” le pouvoir et de jouer le rôle de politicien, l’angle que vous avez donné à ce billet constitue selon moi une forte “valeur ajouté” pour votre blogue.

  10. le 01 août 2007 à 11:31 Stephan S.

    @ Simon Robert

    Non je n’avait pas les details de l’idee de M. Lauzon.

    A la lecture de votre extrait, je me doit de souligner, que meme si la solution de M. Lauzon etait mise en force, le Quebec sera toujours abscent du tableau des producteur de petrole (Il y a de tres minimes quantites produites je sais…)

    ” contrats négociés directement avec les pays producteurs ”

    Pourquoi les pays producteurs negocieraient directement avec le Quebec ? A l’echelle mondiale, la consommation du Quebec est minime. Pourquoi ils donneraient un prix preferentiel au Quebec ? Les pays producteurs de petrole ont une economie basee sur les petro-dollard, chaque dollar d’economie qu’ils donnent a autrui est un dollar qu’ils n’ont pas pour eux. Le capitalisme ne marche pas comme cela.

    Dans une autre ordre d’idee donner moi un exemple de quelque chose sur lequel le gouvernement a mis la main et le prix a diminue ?

    ” créer sa propre raffinerie ”

    Au Quebec, on n’est meme pas capable de construire un terminal methanier. Peu de consequences environnementales, et beaucoup moins dangereux qu’une raffinerie. Jamais le BAPE, le min de l’environnement et les groupes de pression ne vont laisser passer cela.

    Ce matin le baril de petrole a atteint un record historique de pres de USD$78. M. Lauzon donne quoi comme explication ?

    Stephan S

  11. le 01 août 2007 à 12:27 Kaibaitche

    @ Stephan S.

    Je suis moi-même très loin de l’idéologie socialiste que vous attribuer à M. Lauzon mais je doit admettre que de ce que je lis dans le commentaires précédent de Simon Robert sur la création d’un pseudo Pétro-Québec, l’idée semble intéressante. L’idée n’est pas qu’on pourrait négocier de meilleur prix avec les pays producteurs, on aurait le même que tout le monde soit le prix du marché mais c’est entre ce prix et le prix à la pompe qu’on se fait “fourrer” par les pétolières qui manipules les coûts du raffinage et qui par leur monopole dicte le prix pour les consommateurs comme vous et moi.

    Pour les exemple que vous demander, je crois qu’au Québec il en coute moins cher au citoyen pour se soigner, s’éduquer et s’éclairer depuis que le gouvernement gère ces domaines mais je suis conscient que ces exemples sont très discutables.

    Je suis entièrement d’accord avec vous sur l’incapacité de trouver un site au Québec on on pourrait installer une nouvelle raffinerie, peu importe le lieu il y aurait des écolos qui serait pêt à s’immoler par le feu pour empêcher ce projet et c’est très désolant.

    Quant à l’explication du record historique du prix du baril de pétrole, sans être un économiste je crois que ça s’explique par l’offre et la demande.

  12. le 01 août 2007 à 14:36 Philippe

    Billet très pertinent. Il est plus que nécessaire d’être conscient de ces pièces de théâtre !

    Il semble que le seul moyen de lutter contre le prix de l’essence, c’est de lutter contre l’essence.

    Plus on réduira notre dépendance au pétrole, moins au aura à débourser pour de l’essence, évidemment. Et même que, si les prix suivent les lois du marché (ce qui n’est pas certain), le prix pourrait baisser avec la demande.

    Mais ça prend beaucoup de courage politique, et surtout beaucoup de temps pour voir des résultats.

  13. le 01 août 2007 à 15:03 Joseph Facal

    Très heureux d’être de retour. Sans vouloir trop parler de moi-même, je rappellerais gentiment à Michael que même lorsque j’étais ministre, j’essayais dans toute la mesure de dire ce que je pensais…et que cela m’a valu d’être dans l’eau chaude à plusieurs reprises (sur le «sacro-saint» modèle québécois, sur la stratégie souverainiste, sur le manque d’ouverture du Parti québécois, etc.). Peut-être tout simplement que vous prêtez davantage attention à ce que je dis maintenant (et ce n’est pas un reproche). Évidemment, il faut aussi qu’une équipe de gouvernement préserve une cohérence globale dans le message qui lui permette de fonctionner. On pourrait et on devrait certes être plus franc et transparent en politique, mais on ne peut pas non plus TOUT dire ce qu’on pense TOUT LE TEMPS. En fait, c’est sans doute René Lévesque qui a montré la voie. Il disait : «je ne peux pas dire tout ce que je pense, mais je pense tout ce que je dis». Je suis aussi entièrement d’accord avec ceux d’entre vous qui pensent que le peuple voit de plus en plus clairement ce théatre pour ce qu’il est, et que cela explique au moins une partie du cynisme actuel des gens.

  14. le 01 août 2007 à 16:46 Michael

    M. Facal,

    effectivement, j’ai souvenir que vous vous êtes retrouvé sur la sellette à plus d’une reprise. Ce n’était pas un reproche mais simplement la constatation que quelquefois le contexte politique oblige à être plus “politiquement correct” que ce que les individus souhaiteraient.

    Pour ce qui est de la cohérence globale, il est aussi dommage que la ligne de parti soit souvent plus forte que la logique et la rationnalité. Souvent, cette ligne de parti est davantage liée au désir de réélection et donc de popularité qu’à la pensée à long terme.

    La ligne de parti est au bout du compte choisie par des gens qui composent la formation politique. Elle n’est pas imposée comme une malédiction tombée du ciel. Que certains élus la contestent (comme vous l’avez fait) n’est pas seulement sain, c’est essentiel. Et il ne suffit pas de la contester derrière des portes closes mais aussi, parfois, d’en parler publiquement pour amener les citoyens à réfléchir pour le plus grand bien public.

    Le risque d’être perçu comme un parti monolithique et immuable est probablement plus grand que celui d’être vu comme un groupe qui accepte ses propres vulnérabilités, ouvre la porte à la contestation et accepte d’écouter les idées d’où qu’elles viennent, de la gauche comme de la droite. Bref, un groupe qui saisit l’opportunité d’éduquer la population par l’examen d’idées divergentes plutôt que de tenter de les camoufler pour ménager la susceptibilité des groupes de pression et de la vieille garde.

    Si le PQ se soucie tant de l’unicité des messages qu’il envoit, il devrait peut-être se poser davantage de questions sur les conséquences du renvoi d’un chef quelques mois après son élection plutôt que des minces libertés intellectuelles prises par un ministre de toute évidence trop ouvert d’esprit et trop pragmatique pour son parti. Un des deux cas donne les apparences d’une poule sans tête, l’autre d’ouverture d’esprit. Il faudrait choisir…

    Si le SPQ libre semble s’octroyer le droit de critiquer ouvertement les positions d’un chef et de chaque député qui n’adhère pas entièrement à ses positions, comment interpréter les chemises déchirées de certains quand un député ose poser des question et simplement soulever des doutes à propos des vaches sacrées depuis peut-être trop longtemps?

    La liberté de parole, dans le parti, est-il valide uniquement pour ceux qui s’arrogent le monopole de la vertu? Est-ce que quelqu’un peut leur dire que plus personne ne les écoute, ni ne les croit?

  15. le 02 août 2007 à 12:22 Richard

    Bien d’accord avec vous, monsieur Facal. Un commentaire cependant: si les gens du parti au pouvoir n’osent pas dire “qu’ils ne savent pas” ou “qu’il n’y a rien qu’on puisse y faire”, c’est aussi parce que, s’ils avaient ce courage de dire ce qu’ils pensent, les gens de l’opposition les ridiculiseraient et les accuseraient aussitôt d’être de parfaits incompétents, vous le savez bien…

    Et quand le pouvoir changera de mains, eh bien, les rôles seront simplement renversés. En somme, ils faudrait aussi que les partis d’opposition aient le courage de renoncer aux tactiques démagogiques, et des gains politiques à court terme qu’ils peuvent en retirer.

  16. le 04 août 2007 à 8:10 Remolino

    Le théatre d’été selon Joseph Facal…

    Joseph Facal a publié dans les derniers jours un texte qui me semble particulièrement important dans le contexte où nous assistons au Québec (et en France) à des bouleversements qui pourraient donner lieu à un renouvellement des pratiques politiq…

  17. le 09 août 2007 à 9:22 De retour… — Michael Carpentier

    […] au billet de Joseph Facal sur le “Théâtre d’été” qu’est devenu la politique et à celui de Clément au même sujet, je n’ai ce matin qu’à offrir une citation. Je […]