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Je reviens d’une petite semaine de vacances sur la côte Est des États-Unis. À chaque fois, la même chose me frappe : les Américains affichent leur drapeau partout.

Bien sûr, dans le monde entier, il est habituel de voir le drapeau national flotter devant les bureaux de poste ou dans les parcs publics. Mais aux États-Unis,  deux résidences privées sur trois arborent la bannière étoilée.

Ces Américains qui affichent leur patriotisme sur leur propre maison ne donnent pas une signification politique particulière à leur geste. Pour eux, il s’agit d’une façon simple et naturelle de dire qu’ils aiment leur pays et qu’ils en sont fiers. Quand vous leur faites remarquer que chez nous, le sens accordé au drapeau est très différent, ils vous regardent d’un air bizarre et ne comprennent pas ce que vous racontez.

Chez nous, en effet, si vous affichez le drapeau canadien, vous dites que vous êtes fédéraliste, sauf évidemment si vous êtes un athlète obligé de le faire par la fédération sportive canadienne qui vous subventionne. Si vous arborez le drapeau québécois, vous dites aux autres que vous êtes nationaliste, et fort probablement souverainiste.

Mais dans les deux cas, la majorité silencieuse trouvera plutôt kétaine que quelqu’un affiche son drapeau sur sa véranda. Il passera pour un radical, un « pur et dur », un nostalgique, une ceinture fléchée. Nous avons le patriotisme honteux…sauf Sheila Copps bien sûr. On ne sort le drapeau québécois que le 24 juin et le drapeau canadien que le 1er juillet. Chaque camp a d’ailleurs sa fête et ses artistes attitrés. Plusieurs artistes ne participent ni à l’une ni à l’autre pour ne pas se mettre personne à dos : moi, monsieur, je ne fais pas de politique, je chante…et je sais compter.

Les symboles sont en fait devenus des armes dans la lutte que souverainistes et fédéralistes se livrent pour gagner le coeur des Québécois. Pensez-vous que c’est l’effet du hasard s’il y a plus de drapeaux canadiens dans le Vieux-Québec qu’au centre-ville de Toronto ? Trouvez-vous normal que les deux tiers de sommes versées par Ottawa pour fêter la Fête du Canada soient dépensées au Québec ? Pourquoi croyez-vous que le gouvernement Charest réduit à chaque année sa contribution au financement du défilé du 24 juin ? Pourquoi pensez-vous que Bernard Landry aurait tellement voulu que le Québec se dote de son propre hymne national ? Il y a deux pays dans ce pays.

Alfonso Gagliano n’a rien inventé. Son maître à penser, Pierre Elliott Trudeau, écrivait déjà en 1964 : « il faut affecter une part des ressources à des choses comme le drapeau national, l’hymne national (…); bref, on doit faire sentir à tous les citoyens que c’est seulement dans le cadre de l’État fédéral que leur langue, leur culture (…) peuvent échapper aux assauts de l’extérieur (…) ». Bref, l’identité d’un peuple n’est pas abstraite et s’incarne dans des symboles que l’on peut manipuler.

Mais cette guerre atteint son degré maximal de subtilité quand on réussit à endormir la fierté d’un peuple au point de l’amener à croire qu’il est kétaine ou « pur et dur » d’afficher l’amour de son pays. Les Américains, eux, savent depuis longtemps qui ils sont.