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Quitte ou double

Avouez-le : vous ne vous intéressez pas beaucoup à la course à la direction du Parti libéral du Canada, n’est-ce pas ? Vous devriez pourtant.

La course à la succession de Paul Martin faisait jusqu’ici bâiller d’ennui. Le candidat Michael Ignatieff vient toutefois de lui faire prendre un tournant décisif en proposant de faire inscrire dans la Constitution canadienne que les Québécois forment une nation.

Ignatieff est sans doute sincèrement convaincu que le malaise que tant de Québécois éprouvent dans le Canada d’aujourd’hui serait amoindri si la spécificité du Québec était reconnue dans la loi fondamentale du pays. Par déformation professionnelle, les intellectuels aiment aussi les choses cohérentes. Ils ont de la peine à supporter que les textes officiels ne reflètent pas la réalité qu’ils sont censés traduire.

Mais Ignatieff fait aussi un calcul politique. Pour que les libéraux fédéraux puissent un jour redevenir majoritaires, il leur faut reconquérir le Québec. Ils doivent pour cela faire une cassure nette avec le passé, afin de faire oublier l’arrogance à l’endroit du Québec des années Chrétien et les scandales qui l’accompagnaient.

Cette proposition soulève dans le Canada anglais la crainte de revivre un traumatisme comme celui de l’échec des pourparlers du lac Meech. Plusieurs pensent aussi que la reconnaissance du caractère national du Québec stimulerait l’appétit des Québécois pour une suite sans fin de nouvelles revendications.

Mais cette fermeture du Canada anglais a des causes plus profondes. Dès 1867, MacDonald et la majorité canadienne anglaise voulaient un régime unitaire plutôt que fédéral. Ils ne consentirent à l’établissement d’un régime fédéral que parce que c’était la seule manière d’obtenir l’adhésion conditionnelle des canadiens français, qui n’auraient jamais accepté que leur langue et leur religion soient noyées dans un tout à majorité anglaise et protestante. Depuis les débuts du Canada, l’immense majorité des canadiens anglais a toujours pensé qu’il n’y avait dans ce pays qu’une seule vraie nation, la canadienne, et que les francophones n’étaient qu’une minorité linguistique parmi d’autres. Trudeau s’est ensuite chargé de les convaincre qu’ils avaient raison de penser cela.

De nos jours, plus le nombre de Canadiens nés à l’étranger augmente, plus ce refus de reconnaître la spécificité du Québec se raffermit. Comme beaucoup de ces néo-canadiens ont renoncé à une partie de leur culture d’origine en arrivant ici, ils ne comprennent pas pourquoi les Québécois devraient se voir reconnaître officiellement la leur.

Question de fierté

La suite dira si Ignatieff est un naïf ou un visionnaire. Chose certaine, les souverainistes lucides ont compris depuis longtemps qu’il leur faudrait l’aide de leurs adversaires pour triompher. Depuis quarante ans, les sondages montrent que le premier choix des Québécois est un Québec plus autonome au sein du Canada, aussi improbable cela soit-il.

La souveraineté n’a en effet été clairement majoritaire que pendant les deux années qui ont suivi Meech : d’abord, parce que les Québécois venaient de voir une démonstration de la fermeture canadienne infiniment plus puissante que tous les discours souverainistes et, ensuite, parce qu’ils ont pensé que la souveraineté pourrait se réaliser dans une sorte d’union sacrée au-dessus des clivages partisans habituels. Les Québécois ne veulent pas que la souveraineté soit l’affaire d’un seul parti.

Si Ignatieff impose ses vues à son parti et devient premier ministre, chaque camp se trouverait donc à jouer quitte ou double. Si le Canada reconnaissait que les Québécois forment une nation, cela porterait un dur coup aux souverainistes. Mais un éventuel refus de reconnaître formellement la différence québécoise pourrait provoquer une nouvelle onde de choc qui aiderait le mouvement souverainiste.

Morale de cette histoire : dans une société où chacun mange ses deux repas par jour, ce n’est pas pour des raisons économiques, mais sur des questions de fierté et de respect de soi que se jouera, au bout du compte, le destin politique des Québécois.