Qui sommes-nous ? (3)
6 décembre 2006 par Joseph Facal
Tant que les souverainistes ne remettront pas au centre de leur combat les raisons historiques de vouloir la souveraineté, ils feront du surplace et seront à la remorque d’événements conjoncturels.
Qu’est-ce qu’une nation ? C’est à la fois un héritage que nous ont transmis les générations précédentes et un projet d’avenir ouvert à tous ceux qui s’en disent solidaires, d’où qu’ils viennent. La vitalité d’une nation ne réside donc pas dans la protection frileuse d’une fausse pureté originale, mais dans sa capacité d’intégration autour de valeurs communes. Mais pour être fortes, ces valeurs doivent être ancrées à la fois dans le passé et dans le présent. Elles doivent faire le pont entre la tradition et la modernité.
Or, au nom d’une ouverture dépourvue de points de repère historiques et culturels, assise seulement sur des bons sentiments désincarnés, le mouvement souverainiste est progressivement devenu amnésique et aseptisé. Il a oublié que sa raison d’être la plus forte est d’assurer l’épanouissement d’un peuple francophone qui, contre vents et marées, dure depuis quatre cents ans, mais dont la destinée est subordonnée au bon vouloir d’une autre nation issue de la puissance colonisatrice de jadis.
Un souverainiste conséquent veut faire durer dans le temps les traits distinctifs de sa communauté qui, pour la plupart, sont hérités du passé. Sinon, c’est comme si tous les combats passés avaient été livrés en vain. Tant qu’il ne se réconciliera pas avec ce devoir de mémoire, le mouvement souverainiste n’offrira que des raisons conjoncturelles, donc molles, de faire la souveraineté, ou encore il placera des espoirs exagérés dans le ressac suscité par un Stéphane Dion aujourd’hui ou un Jean Chrétien hier.
Bien sûr, une nation n’est jamais figée. Être Québécois ne signifie pas la même chose aujourd’hui que jadis et signifiera autre chose dans le futur. Mais il faut être volontairement aveugle pour ne pas voir que derrière la volonté d’ouverture des francophones subsiste un désir parfaitement légitime de préserver une identité distincte. Comment expliquer autrement le malaise unanime éprouvé par la majorité francophone quand elle est confrontée aux revendications exagérées de certaines minorités ? Voyez le tollé soulevé par le programme d’enseignement de l’histoire qui, au nom de l’harmonie, voulait gommer certaines des pages les plus sombres de notre passé.
On semble s’imaginer à tort qu’être ouvert et progressiste interdit presque d’être patriote et nationaliste. La peur de faire peur enlève à l’idée de la souveraineté sa charge émotionnelle. Au fond, la plus belle victoire des forces fédéralistes est d’avoir réussi à faire croire qu’il est nostalgique, anti-moderne, quétaine d’inscrire le combat pour l’identité québécoise dans une trajectoire historique dont la souveraineté serait un aboutissement légitime.
Le respect de soi
Quand on soulève ces questions, il s’en trouve toujours pour opposer le nationalisme civique au nationalisme ethnique. Faux débat. Personne ne propose de revenir à Lionel Groulx. Au sens juridique, toute personne qui habite au Québec est un Québécois. Il est cependant parfaitement utopique de penser que des principes juridiques abstraits et qui font la part belle aux droits individuels suffiront à cimenter un vouloir-vivre ensemble.
Cet essoufflement émotionnel de l’idée de souveraineté est l’une des conséquences de l’ignorance abyssale de notre propre histoire dans laquelle s’enfonce peu à peu toute la société québécoise. On s’enlève alors non seulement notre principale raison d’être fiers de ce que nous sommes, mais on se prive aussi des seuls points de repère qui permettent à une société de déterminer à partir de quoi et jusqu’où s’ouvrir à la diversité. Les immigrants eux-mêmes ne savent plus dès lors à quoi ils sont invités à se joindre, et restent repliés sur leurs droits individuels et leurs communautés d’origine.
Ceux qui croient encore au projet de souveraineté ont l’impérieux devoir de se réimprégner de la fierté, de la dignité, de la noblesse, de la grandeur d’âme qu’elle exige.
