Qui sommes-nous ? (2)
30 novembre 2006 par Joseph Facal
Les souverainistes sont-ils condamnés à marcher sur des oeufs dès qu’il est question de la nation québécoise et des minorités ethniques ou religieuses ?
De 1960 jusqu’au référendum de 1995, le mouvement souverainiste fit des progrès spectaculaires. Parti de rien, il convainquit très rapidement près de la moitié des Québécois et une majorité de francophones. Pour progresser ainsi, il fallait bien qu’il réponde à une aspiration profondément enracinée dans le peuple.
Pendant toutes ces années, les souverainistes ne firent pas mystère que la raison centrale de vouloir sortir du Canada était de permettre aux francophones et à tous ceux qui s’associaient à eux de cesser d’être un groupe minoritaire soumis au bon vouloir d’une autre nation. C’était le Canada qui enfermait les francophones dans l’ethnicité et les contraignait à des postures de résistance peu propices à l’ouverture.
Les autres doléances que le Québec pouvait entretenir à l’endroit du fédéralisme, il les partageait pour l’essentiel avec les autres provinces. Si le Québec n’était pas massivement francophone, personne ici ne penserait sérieusement à faire la souveraineté. Tout cela bascula le soir du référendum de 1995. Submergé par l’amertume, Jacques Parizeau échappa des mots malheureux que toute sa vie dément. Les adversaires de la souveraineté les exhibèrent devant le monde entier comme preuve supposée du caractère crypto raciste du mouvement souverainiste.
Progressivement, les forces fédéralistes réussirent à accréditer le sentiment qu’il serait un peu coupable, parce que potentiellement suspect de dérapage ethnique, d’affirmer le caractère fondamentalement identitaire et culturel du combat souverainiste.
Désormais tétanisés par la peur d’être taxés de racistes, les leaders souverainistes entreprirent de javelliser leur discours, de le «dénationaliser». On ne disait plus que du bout des lèvres que l’idée de la souveraineté était portée, pour l’essentiel, par une nation francophone ouverte et accueillante, mais qui ne craignait pas d’affirmer fièrement son identité culturelle. Ils poussèrent tellement loin l’aseptisation de leur discours qu’ils s’enfoncèrent dans leur propre version du multiculturalisme à la canadienne.
La direction du Bloc québécois voulut gommer de son programme que les Canadiens français avaient jadis été un des deux peuples fondateurs du Canada. Les militants l’empêchèrent. Quand Mario Dumont s’interrogea sur les droits de la majorité face aux revendications de certains groupes religieux, on le somma, au nom de l’ouverture vertueuse, de ne pas invoquer la défense de l’identité québécoise. Comme si des catégories purement juridiques pouvaient encapsuler le sentiment identitaire, comme si le trouble croissant de la majorité n’était pas celui d’une identité collective qui se sent bousculée.
Modernité vide
L’historien Éric Bédard a noté que ce néo-souverainisme coupé de ses fondements existentiels était le frère jumeau du trudeauisme. Les deux conçoivent la société comme une somme de petits contrats passés entre des citoyens retranchés derrière leurs droits individuels et nos institutions. Les deux considèrent toute référence à l’histoire, à un héritage culturel à protéger comme un repli sur soi, une nostalgie, un tribalisme anti-moderne et définitivement pas branché.
Coupé de ses moteurs historiques, le projet souverainiste devint alors un contenant sans contenu, une cause à la recherche de sa justification. Ce n’est pas un hasard si c’est à ce moment qu’il commença à piétiner et à se nourrir moins de son dynamisme propre que de la faiblesse ou des scandales du camp adverse. Les intellectuels et les artistes prirent leurs distances.
On s’imagina alors qu’il fallait «moderniser» le discours pour redécoller. Mais au lieu de rafraîchir l’essentiel, cette modernisation prit la forme d’ajouts successifs qui, comme des couches de peinture superposées, firent perdre de vue les raisons fortes du projet original. Il faudrait dorénavant faire la souveraineté pour des raisons environnementales, fiscales ou administratives. Petit problème cependant : ailleurs dans le monde, ce n’est jamais pour ce genre de raisons secondaires que les peuples acceptent de prendre ce risque calculé qu’est l’indépendance.
Que faire maintenant ? Suite et fin la semaine prochaine.
