Mortes de rire
19 avril 2006 par Joseph Facal
C’est reparti : à l’approche de l’été, les prix de l’essence recommencent à grimper, et ce sera encore pire dans quelques semaines. Comme vous, je fais partie des 95 % d’automobilistes frustrés par cette situation. Mais la frustration ne justifie pas que l’on dise n’importe quoi.
La consommation mondiale de pétrole est aujourd’hui plus forte qu’elle ne l’a jamais été. Le prix du baril a triplé depuis quatre ans. Quand notre soif est sans limite, que les réserves de pétrole facile s’épuisent rapidement et que les compagnies pétrolières protègent leurs marges de profit, le résultat est aussi prévisible que le printemps après l’hiver. Au moment où je vous parle, le prix de l’essence est d’ailleurs plus bas, en termes réels, que pendant la crise de 1979. Je le sais : ça ne vous console pas, mais ça remet les choses en perspective.
Je prédis que certains voudront, dans quelques jours, faire porter le chapeau à Jean Charest. On ne devrait jamais tirer sur une ambulance. Il y a suffisamment de bonnes raisons d’être fâchés contre ce gouvernement pour qu’on n’ait pas besoin d’inventer de fausses raisons. Le pauvre homme n’y peut rien.
La taxe provinciale sur l’essence est une taxe fixe au litre. Que votre plein d’essence vous coûte 54 $ dollars ou 72 $ dollars, le gouvernement ne fait pas plus d’argent. Cette taxe finance nos hôpitaux et nos écoles, et nous grimpons aux rideaux quand le gouvernement coupe dans les budgets de la santé et de l’éducation. De plus, comme le gouvernement est lui-même un des plus gros consommateurs d’essence, sa propre facture augmente quand le prix grimpe.
À qui la faute ?
L’an dernier, on avait mis la flambée sur le compte de l’ouragan Katrina. Cela avait sans doute joué un rôle, mais j’ai toujours soupçonné l’explication d’avoir le dos un peu large. Cette fois, on va blâmer l’incertitude politique causée par la situation en Iran et au Nigéria, mais plus fondamentalement, on pointera encore du doigt la formidable poussée économique de la Chine.
Mais saviez-vous que chaque Chinois consomme quinze fois moins d’essence que chaque Américain ? C’est comme si au moment où les Chinois se sortent enfin de la pauvreté et se mettent à aspirer au même mode de vie que nous, on s’attend à ce qu’ils continuent à rouler en vélo et à se contenter d’un bol de riz par jour. Rouler en 4 X 4, ce n’est pas notre droit à nous seulement.
Les Américains consomment à eux seuls le quart du pétrole mondial. Chaque dollar de richesse produit aux États-Unis nécessite deux fois plus de pétrole qu’en Europe. L’efficacité énergétique des automobiles américaines est à son plus bas niveau en vingt ans parce que l’essence y est deux fois moins chère qu’en Allemagne. Mais parce que c’est politiquement impopulaire, les gouvernements ne taxeront pas davantage l’essence pour freiner la consommation.
Avons-nous raison d’être fâchés contre les compagnies pétrolières ? Nous vivons tout simplement les effets d’un cartel et de la spéculation boursière. Un petit nombre d’entreprises multinationales contrôle chaque étape du processus de production : de l’exploration à la vente au détail, en passant par l’extraction et le raffinage. Quand l’une d’entre elles hausse ses prix, les autres emboîtent le pas. Mortes de rire, elles feront des profits records.
Que va-t-il se passer maintenant ? Je vais vous confier un secret : personne ne le sait vraiment. La hausse est inévitable, mais on peut difficilement dire de combien et pendant combien de temps. Interrogez deux experts et vous aurez trois opinions. Et nous, les consommateurs ? Égaux à nous-mêmes : toujours plus rapides à blâmer les autres qu’à changer nos habitudes de vie. Je vous garantis pourtant que rouler en Hummer ne vous donnera pas plus de succès auprès des femmes.
