Merci quand même
17 février 2007 par Joseph Facal
Un petit message personnel avant d’entrer dans le vif du sujet.Depuis trois ans, je croise partout des gens qui m’encouragent à retourner en politique. Des journalistes m’ont aussi demandé avec insistance si j’étais sur les rangs lors des prochaines élections québécoises. Après mûre réflexion, la réponse est non.
Je remercie toutes ces personnes qui ont pris la peine de me donner leur opinion. Je lève aussi mon chapeau à tous ces gens, peu importe le parti, qui s’engageront dans cette exigeante aventure. Mes convictions fondamentales n’ont pas changé, mais il existe toutes sortes de manières valables d’essayer de les faire avancer. Je ne souhaite pas commenter cette décision, à moins d’y être forcé.
Expliquer pour convaincre
La semaine dernière, un sondage est venu confirmer le peu d’appétit au sein de la population pour les mesures de redressement collectif proposées dans le Manifeste pour un Québec lucide, dont j’étais l’un des signataires, sauf pour ce qui est de faire jouer un plus grand rôle au secteur privé dans les soins de santé. Ce constat est sans relation avec ma décision.
Je m’étonne cependant qu’on s’étonne de ces résultats. Quand on demande aux gens de faire des sacrifices, encore faut-il qu’ils les jugent nécessaires. Or, ce travail d’explication ne se fait pas. Le groupe des lucides n’a rien fait depuis son coup d’éclat initial, ce que je déplore vivement. Les partis politiques, eux, savent d’expérience qu’il est périlleux de dire des choses désagréables.
Il n’y a rien de condescendant à dire que les questions de finances publiques et de démographie sont complexes et qu’il est normal que la plupart des gens soient peu informés. Un homme aussi brillant que Gérald Larose est allé jusqu’à dire que la dette du Québec n’augmentait pas et qu’elle se remboursait déjà : deux faussetés massives. Si un tel homme pense cela, imaginez les autres.
Quant aux jeunes, j’enseigne à l’université et je vous prie de me croire : ce n’est pas leur faire injure que de dire que l’immense majorité d’entre eux n’ont aucune idée de ce qui leur pend au bout du nez. Et pourquoi le sauraient-ils si on ne leur explique pas ?
Il est naturel que les Québécois soient attachés à leurs programmes sociaux. Moi aussi. À l’exception de quelques illuminés qui ne représentent pas une force politique significative, personne au Québec ne propose de les démanteler. Le problème est que les besoins augmentent plus vite que les ressources. S’il faut faire des réformes, c’est simplement pour se donner les moyens d’en garder les aspects les plus précieux, plutôt que de risquer de tout perdre. Mais cette démonstration est tout sauf simple.
Cette prise de conscience qu’il nous faut changer est aussi entravée par notre conviction, qui flatte notre amour-propre, que nous serions tellement plus solidaires que d’autres peuples. Les chiffres sont pourtant limpides : les écarts entre riches et pauvres sont sensiblement les mêmes au Québec, en Ontario et en Alberta.
Nous avons la solidarité sélective. Où sont les mobilisations massives pour les plus authentiquement mal pris d’entre nous : les sans-abri, les toxicomanes, les autochtones ? Mais on dégaine vite pour défendre le gel des frais de scolarité ou des tarifs d’électricité : des mesures qui, l’a-t-on assez dit, profitent plus aux riches qu’aux pauvres. De toutes les provinces canadiennes, c’est aussi au Québec que les gens font le moins d’heures de bénévolat et donnent le moins aux organismes de charité, les deux indicateurs traditionnels de la solidarité désintéressée.
Une éditorialiste du Devoir, habituellement mieux avisée, reprochait récemment aux lucides leur ton «sentencieux». Il faut dire qu’elle considère sa méconnaissance des chiffres comme une force, et nos problèmes sociaux comme triviaux à côté des glaciers qui fondent. La condescendance n’est pas toujours là où on la cherche.