Articles
Commentaires

L’illusionniste

Si les libéraux obtiennent un deuxième mandat, Jean Charest devra une fière chandelle à son ministre de la Santé. Et pourtant…

Il faut remonter à Jean-Jacques Bertrand en 1970 pour trouver un gouvernement battu après un seul mandat. Tout est donc jouable pour les libéraux. Chose certaine, s’ils sont battus, ce ne sera pas à cause de la santé, et c’est déjà énorme. Philippe Couillard a aussi montré que ce portefeuille n’est pas obligatoirement le cimetière des ambitions politiques personnelles.

Le bilan concret est pourtant mitigé. Philippe Couillard a ridiculisé le premier ministre dans le dossier du CHUM, mais la facture finale des deux hôpitaux universitaires pourrait contenir de très mauvaises surprises. La garantie d’accès ne couvre pour le  moment que trois chirurgies légères. Les pénuries de personnel prendront évidemment des années à se résorber. Les médecins sont mécontents de leurs revenus, mais ils l’ont toujours été. La réponse au jugement Chaoulli fut un bijou  de relations publiques.

La plus belle manifestation d’habileté politique du ministre Couillard aura cependant été d’avoir fait l’un des plus spectaculaires virages de tout le mandat libéral sans que presque personne ne s’en aperçoive. Pendant des années, il avait soutenu, comme nous tous, que l’augmentation très rapide du budget de la santé nous conduisait droit dans un mur si rien n’était fait. Le livre blanc que le gouvernement a soumis à la consultation disait la même chose. Le rapport commandé à Jacques Ménard et louangé par tous, sauf les syndicats, allait dans le même sens.

C’était jusqu’au mois dernier. Désormais, il n’y a plus de crise financière à l’horizon. La pérennité du système est assurée, nous dit le ministre, sans qu’il soit nécessaire d’alourdir le fardeau fiscal ou de couper des services. Je devine que Jacques Ménard n’a pas dû apprécier que l’on utilise sa crédibilité pour préparer la population à des décisions pénibles pour être ensuite écarté comme une vieille chaussette parce que les échéances électorales se sont soudainement rapprochées.

Réalité virtuelle

Philippe Couillard revendique aujourd’hui le droit de changer d’idée. Fort bien, mais la vraie question est de savoir si sa nouvelle position est mieux fondée que la première. La réponse est non.

Sa conversion s’appuie sur une étude du professeur François Béland de l’Université de Montréal. À sa lecture, on comprend pourquoi le professeur Béland et un petit groupe de collaborateurs sont pratiquement les seuls à défendre cette position. Son argument principal consiste à dire que les dépenses en santé occupent aujourd’hui sensiblement la même proportion de la richesse collective du Québec que jadis. Vrai, mais là n’est pas la question, à moins de vouloir à tout prix vivre dans un univers virtuel.

Le Québec a la triste particularité d’être dans le peloton des sociétés riches, mais d’avoir des finances publiques beaucoup plus délabrées que des sociétés comparables, et d’avoir moins de marge de manœuvre en raison de la lourdeur des impôts, de sa dette et du fait de ne pas contrôler toute son assiette fiscale. Plus les dépenses de santé accaparent une part croissante du budget du gouvernement, et non de la richesse collective, moins il en reste, inévitablement, pour l’éducation, les garderies ou les routes. Ces mêmes universitaires doivent pourtant aussi se désoler du sous financement des universités ou de l’état de nos viaducs.

Leur réponse à cela, et celle du ministre, est sans doute qu’il faut accroître les revenus du gouvernement en stimulant la croissance économique. Vrai, mais pour cela il faudrait investir massivement en éducation et dans les infrastructures. Or, devinez où va l’argent. Il faudrait aussi alléger la fiscalité. Or, le gouvernement Charest n’a pas baissé les impôts des individus comme il l’avait promis, tout en alourdissant ceux des entreprises. Mais dans l’isoloir, qui se soucie encore d’exiger un minimum de cohérence ?