L’homme et les loups
2 décembre 2009 par Joseph Facal
Aitana avait trois ans. Diego, lui, en a 23. Les yeux noirs, le regard par en-dessous. Il est le nouveau conjoint de la mère. Le jour, il s’occupe de la petite pendant que la mère travaille.
Mardi de la semaine dernière, Diego amène Aitana à l’hôpital. La petite vient de s’évanouir. Elle se plaignait de maux de tête depuis trois jours. Diego prétend que, le dimanche précédent, la petite est tombée d’un toboggan en jouant au parc. Il avait, dit-il, immédiatement amené Aitana à la clinique du quartier. On la retourna chez elle avec une prescription pour un analgésique.
Le médecin de l’hôpital réanime la petite, mais la garde sous observation. Il remarque aussi des marques de brûlure dans les régions vaginale et anale. Il active donc le protocole prévu dans les cas d’agression sexuelle. Deux jours plus tard, Aitana meurt.
La police arrête Diego. Interrogé sans relâche, il s’accroche à sa ridicule histoire du toboggan. La mère de la petite dit la même chose. Les médias se déchaînent. Le visage de Diego est partout. Un journal titre : «Le regard de l’assassin». Les voisins, qui ne s’étaient jamais aperçus de rien, trouvent maintenant qu’il avait un «drôle d’air».
Quant Diego est conduit du poste de police à la prison pour sa détention préventive, c’est évidemment le cirque romain. Le peuple veut du sang. Voyez ce regard torve : c’est clair et net. À la télévision, les experts en violence domestique disent ce qu’on dit toujours en de pareilles circonstances.
Puis vint l’autopsie du corps de la petite. Il n’y a jamais eu d’agression sexuelle. Les «brûlures» étaient des réactions allergiques à la crème utilisée sur ses fesses. Les hématomes sur son ventre avaient été causés par les tentatives de réanimation.
Une deuxième autopsie établit indiscutablement que la cause de la mort était bien le coup à la tête reçu en chutant. Un témoin de la scène confirmait la gravité du choc, mais qui l’écoutait ?
Diego est relâché. Son avocat rapporte qu’il ne dort plus, ne mange plus, vomit, tremble et est sous surveillance psychiatrique. Bref, il n’est pas en état de chercher où est passée sa présomption d’innocence. Un homme brisé, peut-être pour toujours.
Son avocat se demande tout haut qui va s’excuser. Un naïf, de toute évidence. Car personne n’a tort, voyez-vous. Ils ont tous suivis le «protocole», celui qui déclenche la machine qui ne pense pas et n’a pas de freins. Celle qui est là pour notre bien, évidemment.
La protection de la jeunesse locale a émis un communiqué, non pour s’excuser, mais pour dire que ce n’était pas elle qui avait remis aux médias le diagnostic médical erroné. Les autorités sanitaires disent que le «protocole» prévoit d’aviser la police au moindre soupçon. La police dit qu’elle agit toujours de la même manière dans ce genre de situations. Les médias, eux, disent que nous avions «le droit de savoir».
Le petit avocat va attendre longtemps des excuses et une quelconque compensation pour son client. Voyez-vous, il n’y a pas de «protocole» là-dessus. Aitana été enterrée hier à Madrid.
7 réponses à “L’homme et les loups”

C’est d’une tristesse infinie. Je comprends bien ce que vous dites incluant les doutes que vous évoquez.
Pourtant, combien de crimes sont passés inaperçus par le laxisme des sytèmes de protection que par la suite on a montrés du doigt?
Il y a eu aussi l’affaire de la la disparition de la petite anglaise qui reste un mystère, et pour lequel les corps policiers espagnols ont été blâmés n’est-ce pas?
C’est un vrai dilemme que vous soulevez, et j’incline à penser qu’il n’y a pas de solution. C’est malheureusement insoluble d’après moi.
Il faut croire que les histoires sont influencées par les mêmes acteurs d’ici à Madrid… l’opinion des voisins, l’avis des experts, le jugement final et puis on recommence.
En tout cas, celle-ci est dure pour Diego.
Un vidéo intéressant intitulé « Our loss of wisdom » qui m’est revenu en tête en lisant cette chronique:
http://www.ted.com/index.php/talks/barry_schwartz_on_our_loss_of_wisdom.html (sous-titre français disponible)
Aussi, j’ai déjà entendu qu’il n’y avait pas le concept de « police abuse » en Espagne et que la plupart des interrogatoires commençaient physiquement… (http://www.youtube.com/watch?v=08fZQWjDVKE 0:36)
Une histoire d’une infinie tristesse en effet.
Ce genre « d’erreur » de bonne foi est assez fréquente. Dans le même genre, ou tout le monde suit les règles de procédure, il y a le cas de Virginie Madeira, 14 ans, qui a, faussement, accusé son père d’agression sexuelle. Le système a dérapé. Elle le raconte dans un livre.
http://www.pvr-zone.ca/jaimenti.htm
Comme le dit si bien l’expression américaine, « damned if you do and damned if you don’t ». Le problème ce n’est pas le processus. Il a fonctionné comme il faut. Si les autorités n’avaient pas agit et que la fillette fût agressée, nous aurions dit quoi? Il y a deux problèmes. Le premier c’est les mèdias qui veulent vendre de la copie. Le deuxième c’est les gens qui sautent aux conclusions sans avoir tous les faits en main.
Aitana,
J’aimerais que le Paradis existe, ta vie a été si courte. Cependant, je crois qu’il a été inventé par l’humain pour adoucir la peine de parents, de proches ou de témoins qui ont vécu un accident comme celui qui t’est arrivé.
Si le Paradis a été inventé, il existe d’une certaine manière. S’il n’a pas été inventé par l’humain, je t’envie.
Mes condoléances à ta mère et à Diego. Je n’aurais pas aimé avoir à vivre ce que tes parents connaissent.
La machine suivante suit: médias, Google, blogue, référencement.
lasprovincias.es, Communitat Valenciana
buscador.emol.com, Diego Pastrana
La Razon 5 Dic 2009 … Diego se enteró de la muerte de Aitana contemplando las fotos de la …. Deportivo 1-3 Barcelona Real Madrid 4-2 Almería (Final) Xerez 0-2 …
La recherche du meilleur comporte de faibles risques mais réels. Question d’intérêts. Désolé pour Diego. Content pour les autres.
Comme vous dites, en cas d’erreur, le protocole devrait prévoir des excuses et une compensation. Heureusement que la réalité a été révélée.
Il y a la sécurité publique, je suis pour et il y a la justice, je suis pour aussi.
à zarmagh surtout,
Pour des raisons personnelles, j’ai été amené récemment à suivre une affaire ou une jeune dame dans la trentaine poursuivait un ex-curé dans la septantaine comme on dit ailleurs pour attentat à la pudeur alors qu’elle avait huit ans. Ça nous ramène début 80.
Sur décision du juge, il a prit 18 mois: pas de témoin, il s’est expliqué maladroitement, elle a été magistralement dramatique.
Il méritait quelque chose, il avait avoué deux gestes dès le départ, sans consulter un avocat; pourquoi ? économie, discrétion. Il avait déjà avoué dans les mois de l’événement.
Mauvaise stratégie. À la finale, le juge a ajouté 40 gestes à l’acte d’accusation initial sur la simple foi du témoignage de la victime, sans preuve autre que sa détresse, se revoyant fillette et pour des gestes difficilement comparables à ceux avoués. Elle l’a déclaré elle-même dans les jours suivants à la télé, entrevue par François Paradis à Québec et par Poirier, le négociateur à TVA.
L’avocat dans cette cause a refusé d’aller en appel. Il a été nommé juge dans les mois suivants. Un autre a accepté de prendre la relève pour réduire la durée de la sentence mais pas pour changer le jugement. Fric et peine perdue. Consolation, deux mois d’été dehors contre deux mois d’hiver en dedans.
C’était la poursuite au criminel. Il y a aussi une poursuite au civil de l’ordre de 250 000 $. En suspens présentement à la Cour suprême. On s’interroge sur le délais de prescription. La requête de la demanderesse pour intenter a été rejetée pour délais de prescription initialement et après appel. Elle avait deux ans à l’époque pour intenter. Les parents ne l’on pas fait pour elle. Elle aurait fait le lien entre ses problèmes personnels en 2006 et les événements de début 80 au cours d’un entretien thérapeutique.
Je ne parlerais pas d’erreur, je parlerais de décision de bonne foi du juge comme en posent des arbitres au hockey, mais l’ensemble de l’oeuvre est pourrie. En gros, après des dizaines de milliers de $ pour les avocats, rien de thérapeutique pour la victime s’il y avait lieu à moins qu’elle se satisfasse de vengeance: il m’a fait du mal, je suis soulagé que le système lui en fasse, c’est une question de dignité.
C’est pas drôle pour l’ex-curé qui ne s’attendait pas comme pause de retraite à 18 mois de prison pour deux gestes imprudents commis à la cinquantaine, au milieu de 50 ans de dévouement communautaire.
Je ne fonderai pas une association des victimes de victimes de prêtres pour cette affaire, mais on dirais que le système judiciaire n’a pas tenu la route. J’appréhende un peu le reste à la Cour suprême. On invoque entre autre d’être traité aussi bien au Québec qu’en Ontario.