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Lettre à une citoyenne

Je suis toujours un peu gêné quand des lecteurs de notre journal prennent un peu de leur précieux temps pour m’écrire. Je m’étonne que l’on accorde une telle attention à mes propos. Mais quand une des lettres que je reçois est polie et soulève des points fondamentaux, c’est un honneur pour moi que d’y répondre.

Dans ma chronique du 21 décembre, je faisais valoir qu’en transformant l’actuelle élection fédérale en référendum sur la souveraineté, Paul Martin joue un jeu qui pourrait se retourner contre lui, en plus de miner la crédibilité de Jean Charest, que les libéraux d’Ottawa traitent comme s’il était déjà battu.

Une lectrice dont nous avons publiée la lettre le 23 décembre, madame Maria Laflèche, me répondit que l’actuelle remontée dans les sondages de l’appui à la souveraineté n’était que circonstancielle, liée essentiellement au mécontentement provoqué par le scandale des commandites.  Peut-être, mais il faudrait des études très fines pour mesurer l’impact précis de cette affaire. Mais que cela plaise ou non, les facteurs conjoncturels ont souvent joué des rôles fondamentaux dans l’histoire.

L’assassinat de l’archi-duc d’Autriche précipita la Première Guerre mondiale. Le décès de Duplessis accéléra la Révolution tranquille. Les problèmes de santé d’Ariel Sharon risquent de bouleverser le paysage politique en Israël. Mais plus souvent qu’autrement, ces événements circonstanciels viennent accélérer ce que des raisons plus fondamentales avaient déjà mis en place.

Il est donc raisonnable de ne pas donner trop d’importance à des variations de trois ou quatre points de l’appui à la souveraineté entre deux sondages. Mais il est absolument indéniable que depuis quarante ans, l’appui à la souveraineté du Québec est progressivement passé d’une poignée de supporters à environ la moitié des Québécois. Si le niveau de l’eau monte tranquillement depuis si longtemps, il est strictement impossible de n’y voir que l’effet d’une suite d’accidents. C’est simplement que l’échec de toutes les tentatives pour réformer le fédéralisme canadien dans le sens des demandes de tous les gouvernements du Québec  conduit de plus en plus de Québécois à tirer des conclusions.

Cette lectrice soutient aussi que plusieurs leaders souverainistes présentent aux Québécois une vision jovialiste de la souveraineté de Québec. Elle a parfaitement raison. La souveraineté, si elle se réalise, ne sera ni un cauchemar ni un jardin de roses. Je pense simplement que si la souveraineté ne vous rend pas meilleur par enchantement, elle vous force cependant à assumer toutes vos responsabilités, ce qui fait grandir un peuple. Il ne faut pas non plus faire soi-même ce que l’on reproche aux autres en regardant le Canada à travers des lunettes roses : le Canada réel est un pays dans lequel les Québécois sont condamnés à être une minorité ethnique déclinante dont la différence sera essentiellement folklorique.

Ma correspondante prédit enfin que les Québécois regretteront amèrement leur décision si jamais ils choisissent la souveraineté. Je ne m’aventurerai pas pour ma part à prédire l’avenir. Mais je mets quiconque au défi de me nommer un seul peuple devenu souverain qui l’ait regretté au point de vouloir revenir en arrière. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas rencontré des difficultés.

Quand l’Organisation des Nations Unies est née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, cinquante et un pays en faisaient partie. Au milieu des années 1960, ils étaient cent vingt. Aujourd’hui, ils sont près de deux cent pays à en faire partie. Bref, le nombre de pays à travers le monde ne cesse d’augmenter, et rien ne permet de prédire la fin de cette tendance. On se demande donc sur quoi s’appuient ceux qui disent trouver dépassée cette idée de vouloir avoir son pays. Quant aux pays qui choisissent de mettre en commun une partie de leur souveraineté avec le pays voisin, ils ne vont jamais jusqu’à renoncer à leur souveraineté. Cela doit vouloir dire qu’ils sont conscients de sa valeur.