Les syndicats, qu’osse ça donne ?
31 janvier 2007 par Joseph Facal
De nos jours, les chefs syndicaux ne sont guère plus aimés que les politiciens. Et si on faisait quelques nuances?
Année après année, je reste étonné de la profondeur des préjugés de mes étudiants à l’endroit des syndicats. Évidemment, ils n’ont jamais, pour la plupart, été durablement exploités et viennent en général de milieux privilégiés. À tort, ils voient les syndicats comme des dinosaures d’une autre époque, sans doute utiles jadis, mais irrémédiablement dépassés. Il faut ramer très fort pour les convaincre du contraire. Ils ne réalisent pas que des choses qui vont de soi pour eux n’auraient pas vu le jour sans les luttes syndicales: des salaires décents, des congés, des fonds de pension, la protection contre les accidents.
Il est vrai que les taux de syndicalisation sont en forte baisse dans la plupart des pays occidentaux depuis des années. De 1970 à 2000, le pourcentage de travailleurs syndiqués a chuté de 34% à 21% en moyenne dans les pays de l’OCDE. En France, en Grande-Bretagne, au Japon, aux États-Unis, les syndicats vivent de véritables effondrements. Avec un taux de syndicalisation qui se maintient autour de 40%, le Québec demeure une exception en Amérique du Nord et au Canada.
La menace de voir les emplois filer en Chine amoindrit leur rapport de force. Les demandes pour rouvrir des conventions collectives se multiplient. Les emplois atypiques, qui sont difficiles à syndiquer, sont en forte augmentation. Le mouvement syndical est donc placé sur la défensive. On sent qu’il a toutes les peines du monde à se réinventer. Le lancement d’une initiative de génie, comme le Fonds de solidarité de la FTQ, serait difficile à imaginer aujourd’hui.
La croisée des chemins
Évidemment, quand une entreprise syndiquée a des problèmes de rentabilité et n’arrive pas à se redresser, le syndicat est le premier montré du doigt. Pourtant, parmi les entreprises rentables et innovantes, certaines sont syndiquées et d’autres ne le sont pas. Parmi celles qui vont très mal, on en trouve qui sont syndiquées et d’autres pas. Les chercheurs universitaires n’arrivent pas à établir une relation claire entre la présence syndicale et la santé de l’entreprise. Chacun d’entre nous se fait une opinion à partir de sa propre expérience.
La même chose vaut pour les pays en général. On trouve des pays riches très syndiqués comme la Suède, et des pays riches peu syndiqués comme les États-Unis. Les pays pauvres sont habituellement peu syndiqués. Ce qui est clairement prouvé cependant, c’est que les travailleurs syndiqués veulent très majoritairement le demeurer. Plus une société est syndiquée, plus les dirigeants syndicaux ont aussi la responsabilité de tenir compte de l’impact de leur comportement sur le reste de la population.
Chez nous, on sent bien que les citoyens non syndiqués trouvent que la rhétorique syndicale est fréquemment déconnectée de la réalité. Par exemple, quand les «lucides» ont déploré que le discours de gauche camoufle souvent des positions conservatrices, les syndicats ont faussement soutenu que nous voulions les mettre au pas. Et où est, dans les faits, cette vaste entreprise de privatisation des services publics que les syndicats dénoncent sur tous les toits? Les frasques de certains syndicats locaux, chez qui perdure une culture de la violence et de l’intimidation, et qui ne sont jamais dénoncées fermement par les chefs des grandes centrales, font également un tort immense au reste du mouvement.
Chose certaine, les travailleurs pourront de moins en moins se comporter comme si la compétitivité d’une entreprise n’était que la seule responsabilité de ses propriétaires. Au fond, la question cruciale est la suivante: un syndicat défend-il mieux ses membres en s’impliquant davantage dans la gestion de l’entreprise ou en préservant sa capacité de mobilisation et son rapport de force? Ce dilemme n’est pas nouveau, mais il ne s’est jamais posé aussi brutalement qu’aujourd’hui.
