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Le naufrage de l’usine Gaspésia à Chandler repose avec acuité toute la question de l’avenir de la Gaspésie et des autres régions éloignées. Il est évidemment hors de question d’abandonner ces régions à leur sort, mais il serait aussi irresponsable de ne pas tirer des leçons de nos erreurs. Alors que faire ? Si des solutions simples existaient, on les aurait trouvées depuis longtemps.

Considérer les régions du Québec comme un bloc monolithique est un point de vue typiquement montréalais. La Gaspésie n’est pas l’Abitibi, et l’Estrie n’est pas la Mauricie. Il est faux de laisser entendre que tout va mal en dehors des centres urbains. Les problèmes de la Gaspésie et des autres régions éloignées sont l’exception plutôt que la règle.

Cesser de vendre du rêve serait aussi bénéfique. Les régions les plus périphériques ont des difficultés depuis des décennies, et il est carrément malhonnête de laisser croire qu’elles pourront un jour surmonter les deux principales tendances de fond qui jouent contre elles: l’exode des jeunes les plus instruits et les plus dynamiques, et l’éloignement des grands marchés.

Les Gaspésiens sont aussi vaillants que n’importe qui. Il faut cependant voir les choses en face : hormis de rarissimes exceptions, quel intérêt aurait une entreprise ambitieuse à s’installer à des milliers de kilomètres de ses marchés ? Ce n’est pas l’effet du hasard si les régions qui tirent leur épingle du jeu sont toutes proches des grandes villes et bien connectées au réseau autoroutier. C’est ne rien comprendre au vrai fonctionnement des économies modernes que de s’imaginer que les nouvelles technologies de l’information réduisent l’importance stratégique d’avoir des coûts de transport compétitifs.

Quand on demande aux élites régionales ce qu’elles proposent, la réponse est immédiate : la décentralisation. Si on leur donnait, disent-elles, des pouvoirs accrus et les moyens de les assumer, elles décideraient elles-mêmes de leur avenir. Fort bien, mais cela se heurte en pratique à deux grands écueils.

Le premier, c’est le refus farouche de trop de petites municipalités de se responsabiliser. Combien de fois le gouvernement  a-t-il dû intervenir pour assurer les services de police, de lutte aux incendies, de transports en commun et ainsi de suite ? Il faut dire que l’assiette fiscale de ces municipalités est minuscule, et qu’elles ne possèdent pas l’expertise pour gérer des services complexes. Mais il est aussi beaucoup plus confortable de blâmer Québec et Ottawa que de porter l’odieux d’augmenter les taxes locales pour financer des services publics. C’est ce qui explique que les fusions forcées par le gouvernement ont été la règle plutôt que l’exception au Québec.

Le deuxième grand obstacle à la décentralisation, c’est que nous ne semblons pas prêts à en assumer la principale conséquence. Comme les régions sont trop différentes les unes des autres, on ne pourra jamais leur confier à toutes les mêmes responsabilités. Elles utiliseront donc les pouvoirs différents qu’elles auront pour faire des choix différents.

Je suis tout à fait favorable à cela, mais il faudra alors faire une croix sur les revendications faites au nom de l’équité interrégionale : si une région se dote d’un équipement particulier, les autres régions ne pourront plus exiger du gouvernement qu’elles l’obtiennent aussi. Laisser chacun choisir, c’est accepter que se creusent les différences et les écarts. Et c’est aussi cesser de demander au gouvernement de venir sauver les meubles quand une usine ou la dernière école du village seront menacées de fermeture.