Les maudites vedettes
7 décembre 2005 par Joseph Facal
À chaque élection, les partis qui espèrent former le gouvernement font des pieds et des mains pour convaincre des personnalités connues de faire le saut en politique. Plus les années passent, plus la récolte est mince. Quand on examine le parcours politique de ces vedettes, on se demande d’ailleurs si tous ces efforts pour les recruter valent la peine. Plus souvent qu’autrement, ces prima donna finissent par être un caillou dans le soulier de leur chef.
D’abord, il est loin d’être prouvé qu’ils attirent des votes. Une fois élus, leur performance est ensuite, dans l’immense majorité des cas, jugée décevante, tout simplement parce que les qualités qui leur ont permis de briller dans leur carrière précédente ne sont pas les mêmes qui permettent de réussir en politique. Prenez Ken Dryden, le célèbre gardien du Canadien, aujourd’hui ministre libéral. Sa performance comme ministre ? Comme on dit au baseball, aucun point, aucun coup sûr, aucun coureur laissé sur les sentiers. Si on ne s’improvise pas joueur de hockey ou dirigeant d’entreprise, pourquoi penser qu’on peut s’improviser ministre?
Jean Lapierre fut jadis un jeune et obscur député. C’est sa carrière d’animateur dans les médias qui le fit connaître. Depuis qu’il est revenu en politique, le mot erratique est un mot poli pour qualifier sa performance. Ses fils électriques se touchent à tous les jours. Il voit des nazis partout. À ce rythme, quand nous serons à la veille de Noël, il accusera les bloquistes d’avoir crucifié le Christ.
La plupart de ces vedettes parachutées ne restent d’ailleurs pas longtemps en politique. Paul Gobeil était jadis arrivé auréolé de sa réussite chez Provigo. On lui fit comprendre qu’un État ne se gère pas comme une «business» et il quitta rapidement. Désabusée, Lise Payette s’en alla après un seul mandat même si elle avait été une bonne ministre. Richard Le Hir eut une des trajectoires politiques les plus rocambolesques de récente mémoire et sa fin de carrière fut ignominieuse. Claude Ryan découvrit que diriger le parti libéral était plus difficile que diriger Le Devoir. René Lévesque, qui était une immense vedette de la télévision avant de faire une fabuleuse carrière politique, est une rarissime exception.
L’astronaute et le philosophe
Les raisons de ces échecs sont diverses. Les gens d’affaires, par exemple, habitués à être seuls maîtres à bord, découvrent rapidement que le vrai pouvoir est entre les mains du premier ministre. La lenteur de l’appareil gouvernemental les exaspère. Les débats parlementaires leur semblent une colossale perte de temps. Les autres députés ne font pas toujours bon accueil à ces ministres qui obtiennent sans peine ce qu’ils attendent eux-mêmes depuis des années. On ne leur avait non plus expliqué que rouler en limousine ne les dispenserait pas de manger du poulet en caoutchouc avec des inconnus tous les samedis soir.
Les vedettes libérales de la cuvée 2005 sont l’astronaute Marc Garneau et le philosophe torontois Michael Ignatieff. S’il est élu, Marc Garneau devrait réussir sa transition assez facilement : il est habitué à obéir aux ordres, il connaît la bureaucratie fédérale et il est familier des médias. Le problème des intellectuels comme Ignatieff est qu’ils ont beaucoup écrit, ce qui laisse des traces. Ils aiment aussi les nuances dans un milieu qui vous force à être pour ou contre tout simplement. Quand votre métier est de penser, vous n’aimez pas non plus vous faire dire quoi penser par un attaché politique de vingt-sept ans.
Il y a enfin l’ultime tabou : l’argent. Quand ces vedettes apprennent le salaire d’un ministre à Québec ou à Ottawa, ils mettent gentiment fin à la discussion en souriant. Évidemment, quand on gagne moins de 30 000 $ par année comme quatre-vingt pour cent des Québécois, on trouve certainement que 100 000 $ ou 200 000 $ par année est un salaire de rêve. Comme disait Jean Chrétien : que voulez-vous ?
