L’élastique
13 décembre 2006 par Joseph Facal
Les médecins spécialistes tirent dangereusement sur l’élastique. Ils devraient faire très attention. L’opinion publique est une maîtresse très capricieuse.
On peut évidemment comprendre la frustration des médecins spécialistes. Ni plus ni moins compétents que leurs homologues du reste du Canada, ils sont les moins bien payés de tous, et cet écart se creuse. Non seulement le gouvernement actuel ne se sent pas lié par la lettre d’entente signée par le précédent gouvernement, qui s’était engagé à chercher des correctifs à cette situation, mais il leur impose en plus leurs conditions de travail par une loi spéciale.
Cette frustration ne justifie cependant ni l’attitude cavalière de leurs représentants ni toutes leurs revendications. Même si les médecins spécialistes se considèrent depuis toujours comme des entrepreneurs privés, ils sont payés par les fonds publics. Les spécialistes disent ne pas vouloir faire sauter la banque. De toute façon, la banque est vide.
Comme le gouvernement du Québec n’a aucune véritable marge de manoeuvre financière, tout déboursé qui sort du cadre budgétaire actuel creuse automatiquement le déficit et la dette cumulée, ou entraîne des hausses d’impôts ou des réductions de services. C’est mathématique. Les récentes annonces gouvernementales ont toutes été mises sur la carte de crédit des contribuables.
Les professeurs d’université, dont les études sont au moins aussi longues que celles des spécialistes, sont eux aussi moins payés qu’ailleurs au Canada, au point que le recrutement est devenu extrêmement problématique. Les infirmières québécoises sont également au dernier rang au Canada, gagnant au sommet de l’échelle 30 % de moins que les infirmières ontariennes. On pourrait multiplier les exemples.
Il est vrai que les écarts par rapport à la moyenne canadienne sont habituellement moindres pour les autres professionnels, mais une correction de dix pour cent sur un salaire de 280 000 $ a un impact autrement plus lourd sur les finances publiques que sur un salaire de 80 000 $. C’est fâcheux pour les médecins, mais c’est comme ça.
Contrairement à ce que laisse entendre le ronron jovialiste des habituelles sirènes, la société québécoise est de moins en moins capable d’offrir des salaires concurrentiels à de nombreuses catégories de professionnels du secteur public. Les soins de santé étant un service public, les chefs syndicaux des médecins spécialistes ont tort de dire qu’ils n’ont pas, au moins en partie, «à assumer le fardeau des missions de l’État».
Moi aussi
Imaginons que le gouvernement fasse une ouverture sur le front salarial qui irait très au-delà de son cadre actuel. Que pensez-vous que demanderont ensuite tous ces autres corps d’emploi sous-payés ? Quand il négocie avec un groupe, un gouvernement devrait toujours penser à l’effet d’entraînement sur les revendications des autres groupes. Mais dans le cas présent, les élections seront déjà derrière lui. La tentation de régler en déboursant sera donc extrêmement forte.
Chose certaine, les médecins spécialistes sont en train d’épuiser rapidement, par leur intransigeance, leur atout principal, qui est leur capital de respect et de crédibilité dans l’opinion publique. Frustrés, les spécialistes ont élu, pour les représenter, un dur de dur. Cela n’a pas que des bons côtés.
Proposer, par exemple, aux facultés de médecine de laisser un syndicat «gérer le péril» pour ce qui est de l’organisation des stages des étudiants était une absurdité. Un mécanisme d’arbitrage exécutoire serait aussi pure folie : on a vu ce que cela donne dans le cas des corps policiers. L’escalade est ensuite inévitable et incontrôlable.
