L’effet velcro
30 novembre 2005 par Joseph Facal
Jean Charest n’est sûrement pas mécontent du déclenchement des élections fédérales. Quand un gouvernement est très impopulaire, il est parfois préférable qu’il se fasse oublier plutôt que de redoubler d’efforts et s’enfoncer davantage. Prenez par exemple ce naufrage qu’est devenue la réforme des centres de la petite enfance. Parce qu’elle est un condensé de tous les problèmes de ce gouvernement, cette affaire est pleine de leçons.
Dès son élection, un gouvernement commence à dépenser le capital politique dont il dispose. Il doit donc choisir soigneusement ses cibles. Tous conviennent que le réseau des CPE nécessite quelques ajustements. Mais il s’agit d’une des rares politiques sociales véritablement avant-gardistes des dernières années, et les Québécois y sont maintenant très attachés. Là où il aurait fallu un bistouri, on a préféré intervenir avec une égoïne.
Le premier ministre nous dira sans doute qu’il faut y voir le courage d’un gouvernement qui ne recule pas devant les réformes difficiles. Mais s’il a du courage à dépenser, il aurait dû s’attaquer à des questions vraiment cruciales pour l’avenir comme la politique énergétique d’Hydro-Québec ou le sous-financement des universités.
Jean Charest s’est empressé de dire que le Manifeste pour un Québec lucide rejoignait nombre de ses préoccupations. Mais il n’a pas initié une seule des réformes que ce texte propose. Ce gouvernement est timide là où il devrait être audacieux, et téméraire là où il devrait prudent. Il lui manque une boussole.
Expliquer le changement
René Lévesque avait l’habitude de dire à ses ministres : chauffez la locomotive tant que vous voulez, mais assurez-vous que les wagons suivent. Autrement dit, il faut s’assurer que les gens comprennent pourquoi il faut des changements. Une réforme, ça se vend. Gouverner, c’est comme élever une famille : les messages doivent être simples, et il faut les répéter, les répéter et les répéter encore. Carole Théberge n’a pas dépensé le centième de l’énergie qu’elle aurait dû consacrer à expliquer pourquoi elle jugeait cette réforme nécessaire. Dans des sociétés terriblement complexes et confuses, le succès politique appartiendra à ceux qui sauront expliquer le sens de leur action.
L’importance de la télévision est devenue telle que les perceptions sont aussi déterminantes que la réalité. Je m’interdis de faire à Carole Théberge un procès d’intention. Mais on ne peut s’empêcher d’avoir l’impression en la regardant qu’elle a pris en grippe ce réseau et ses représentants. C’est sans doute faux, mais cette impression lui a fait un tort immense.
En politique, le diable est souvent dans les détails. La ministre s’est engagée à réécrire les articles 9 et 38 qui semblaient ouvrir la porte aux chaînes de garderies à but lucratif. Nous ne saurons jamais s’il s’agissait du but visé ou pas. Mais à une époque où les groupes d’intérêt sont devenus des experts du processus législatif, la plus petite ambiguïté dans un texte de loi est inévitablement repérée. On a bâclé le travail.
Comme lors de la contestation par les étudiants des compressions au régime d’aide financière, la réforme Théberge sert aussi d’exutoire à l’expression d’une grogne généralisée à l’endroit du gouvernement. Les gens ne jugent pas un gouvernement dossier par dossier, mais se forgent une impression générale sur sa compétence, son intégrité et son sens des priorités. Quand cette impression négative s’installe, les réformes les plus anodines deviennent des chemins de croix. Tout devient compliqué et vous colle à la peau : c’est l’effet velcro.
Dans l’adversité, Jean Charest a jusqu’ici choisi garder le cap, comme le fit jadis son mentor Brian Mulroney. Mais ce qui est de la détermination à ses yeux est de plus en plus perçu comme une obstination déconnectée par les Québécois. Il faut pourtant remonter à Jean-Jacques Bertrand en 1970 pour trouver un gouvernement congédié après un seul mandat. Le gouvernement Charest s’approche dangereusement de ce point de non-retour.
