Le retour aux sources
28 juin 2006 par Joseph Facal
Dans un texte publié récemment dans un autre quotidien, l’historien Gérard Bouchard propose une réflexion que tous les militants souverainistes devraient méditer.
Toujours convaincu, Gérard Bouchard s’interroge sur le piétinement de l’option souverainiste depuis le référendum de 1995. La chose est d’autant plus paradoxale, dit-il, qu’elle survient au moment où les fédéralistes québécois n’ont plus aucun projet crédible de renouvellement du fédéralisme canadien et sont totalement inféodés à Ottawa.
Depuis des années, les souverainistes se nourrissent davantage, note Bouchard, des déconvenues de leurs adversaires, comme le scandale des commandites, que de leur propre dynamisme. La cause de la souveraineté ne recueille plus la sympathie d’antan hors des frontières du Québec. Il a suffi que Stephen Harper montre un minimum d’ouverture pour que le «beau risque» réapparaisse sur l’écran de radar québécois.
Selon Bouchard, il faut chercher l’explication de cet essoufflement dans la trop grande place prise, depuis le dernier référendum, par des questions tactiques et techniques dans le discours et l’action des souverainistes. Plusieurs de ces questions, comme le déséquilibre fiscal, sont effectivement de première importance. Mais d’autres, comme ces sempiternelles discussions sur la date du référendum, détournent les militants de l’essentiel, et masquent le fait massif et incontournable qu’il n’y a pas encore une solide majorité souverainiste au Québec.
Pourquoi un pays ?
Il faut, dit Bouchard, revenir à l’essence des choses. Fondamentalement, les peuples font l’indépendance pour des raisons existentielles. On se donne un pays pour être pleinement responsable, pour s’émanciper complètement, pour affirmer son existence devant le monde entier, pour s’assurer de durer pendant des siècles, pour dire son respect de soi. Au fond, Robert Lepage et Michel Tremblay ne disaient pas autre chose.
C’est un fait que, depuis des années, le mouvement souverainiste est traversé par cette idée qu’il faut moderniser le discours souverainiste. Il est évidemment essentiel de le revoir périodiquement. On ne peut ressortir aujourd’hui un discours des années 60 qui ne tiendrait pas compte des formidables progrès du Québec. Mais cette volonté de modernisation prend la forme d’ajouts successifs qui, comme des couches de peinture superposées, finissent par faire perdre de vue le projet original.
Les Québécois ne feront pas la souveraineté pour des raisons environnementales, fiscales ou administratives. Ces arguments sont valables, mais ils ne seront jamais que des arguments complémentaires. Ailleurs dans le monde, ce n’est jamais pour ce genre de raisons que les peuples acceptent de prendre ce risque calculé qu’est l’indépendance nationale.
Il faut aussi reconnaître que les fédéralistes ont superbement réussi, ces dernières années, à accréditer cette perception qu’il serait un peu coupable, parce que potentiellement suspect de dérapage ethnique, d’affirmer le caractère fondamentalement identitaire et culturel du combat souverainiste. C’est ainsi que, de peur d’être taxés de racistes et imbus de la noble intention d’être aussi inclusifs que possible, les souverainistes ont poussé tellement loin l’aseptisation de leur discours qu’ils s’enfoncent dans leur propre version du multiculturalisme à la canadienne. Quelles raisons fondamentales de faire la souveraineté demeurent alors si on n’ose plus affirmer qu’il s’agit d’un projet porté par une nation francophone ouverte et accueillante, mais qui ne craint pas d’affirmer haut et fort ce qu’elle est ?
Les fédéralistes ont aussi fait progresser l’idée qu’il serait dépassé, de nos jours, de vouloir son propre pays et que, de toute façon, tout ce que les Québécois pourraient vouloir faire, ils peuvent déjà le faire dans un Canada plus vaste et plus puissant. Or, d’une part, on ne connaît pas un seul pays souverain qui ait renoncé à son statut de pays, ce qui doit vouloir dire que cela vaut quelque chose. D’autre part, il ne viendrait pas à l’idée des Canadiens anglais, au nom de la taille et de la puissance, de renoncer à ce qu’ils sont pour devenir Américains.
