Le recul de la raison
20 septembre 2006 par Joseph Facal
Avez-vous parfois l’impression que le bon sens arrive de plus en plus difficilement à se faire entendre ? Consolez-vous, moi aussi.
Voici des faits objectifs et incontestables. On n’a pas trouvé d’armes de destruction massives en Irak. Aucun lien n’a pu être établi entre Al-Qaeda et Saddam Hussein. Ben Laden est toujours libre. La violence ne diminue pas en Irak. Et les États-Unis n’ont jamais été aussi détestés dans le monde. Tout cela suffirait amplement à justifier que l’on soit extrêmement critique de l’administration Bush.
Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Partout dans les médias et sur Internet, circulent librement les théories du complot les plus délirantes, les faussetés les plus manifestes, les confusions morales les plus désolantes. Le désespoir expliquerait le terrorisme. Tous les maux du monde arabe seraient la faute d’Israël et de Washington. Les dirigeants élus de nos démocraties, que nous avons le droit de critiquer et de congédier, nous cacheraient systématiquement la vérité et ne valent guère mieux que les dictateurs. S’il n’y a pas de preuves d’un complot, c’est justement la preuve, n’est-ce pas, qu’on nous cache des choses.
Toutes ces niaiseries circulent comme si elles étaient des opinions ni plus ni moins valables que d’autres. Nous avons imperceptiblement glissé de l’idée juste selon laquelle chacun a droit à son opinion à l’idée fausse selon laquelle toutes les opinions ont la même valeur. L’opinion d’un expert qui a étudié une question pendant trente ans n’est guère plus respectée que celle d’un quidam qui appelle une émission de lignes ouvertes, ou celle de l’hurluberlu qui dit n’importe quoi sur son site internet.
Le poison de l’esprit
Cette dissolution généralisée des catégories classiques du jugement s’appelle le relativisme. De nos jours, chacun décide presque à sa convenance du bien et du mal, du juste et de l’injuste, du normal et de l’anormal. La réalité elle-même devient ce que nous voulons qu’elle soit. Les idéaux d’objectivité ou d’honnêteté intellectuelle sont tournés en ridicule. «Tout est relatif» est la phrase qui représente le mieux notre époque. Combien de discussions dans nos propres familles ne se terminent pas sur un rappel amical et bien intentionné du droit de chacun à son opinion, même si l’une de ces opinions est une ineptie manifeste ?
Les médias jouent un rôle central dans ce nivellement de toutes les opinions, en gommant la frontière entre l’information et le spectacle, entre la compréhension et la dénonciation. On nous présentera coup sur coup l’analyse sur le Proche-Orient d’un Sami Aoun, authentique savant, puis les élucubrations d’un Amir Khadir, sans faire la mise en contexte qui permettrait au spectateur de distinguer entre l’expertise du premier et les fabulations du second.
La table est alors mise pour les pires dérapages. J’écoutais l’autre jour une émission radiophonique du matin. Invité à dire ce que les attentats du 11 septembre 2001 avaient changé pour lui, un premier auditeur répondit qu’il y avait trouvé de nouveaux motifs de haïr les États-Unis. Un second ajouta qu’il fallait bien que l’Occident ait fait des choses épouvantables pour s’être mérité la colère des terroristes. Et ainsi de suite. Pas un seul appel pour condamner simplement et fermement le fait de tuer des civils innocents. Suave et flagorneur, l’animateur s’extasiait devant la profondeur des analyses de ses auditeurs.
Tout cela soulève au moins deux problèmes fondamentaux. Comment assurer la cohésion minimale de nos sociétés si chacun se fait sa propre réalité, ses propres catégories morales et qu’il n’y a plus de valeurs communes fortes ? Et quel avenir pour notre civilisation si elle est, à la fois, minée de l’intérieur par cette mentalité et attaquée de l’extérieur par des forces qui, elles, ne doutent de rien, ne tolèrent pas la dissidence et veulent nous imposer par la force leur vérité absolue ?
