Le pouvoir des mots
16 juillet 2005 par Joseph Facal
Dans la langue de tous les jours, comment appelez-vous quelqu’un qui n’entend pas ? Un sourd ? Bravo. Mais dans la langue des médias ou des gouvernements, on dira un malentendant. Les clochards sont donc devenus des sans-abri. Les chômeurs sont des sans-emploi. Les pauvres sont des défavorisés. Et ainsi de suite.
Ce qui est visé par cette bienséance du vocabulaire, qu’on qualifie souvent de « rectitude politique », c’est de choquer le moins de gens possible. Derrière les mots, se profile une manière de penser qui prône la sensibilité, la tolérance, le respect envers des groupes minoritaires affligés d’un handicap ou d’un autre.
L’intention est noble au départ : pourquoi blesser inutilement ? Par exemple, ici au Québec, le mot « Sauvage », jadis d’usage courant, a été successivement remplacé par les mots Indien, Amérindien, Autochtone, puis Premières Nations. C’est ainsi que les mots, qui ne sont jamais neutres, deviennent des enjeux de luttes politiques.
Tous les secteurs sont aujourd’hui touchés par ce phénomène, qui devient parfois une pure manipulation. Des fonds mutuels très « dynamiques » sont en fait des placements à haut risque. Les entreprises ne congédient plus leurs travailleurs : elles « rationalisent leurs effectifs » ou procèdent à la « réingénierie de leur processus de production ».
Ce phénomène vient à l’origine des États-Unis et va bien au-delà des mots utilisés. Quand les contestataires des années 60 sont devenus professeurs dans les universités, ils ont progressivement introduit de nouveaux enseignements qui mettaient en lumière les contributions de groupes historiquement victimes de discrimination : les immigrants, les femmes, les noirs ou les gays.
Les professeurs se livrent encore des batailles épiques autour de ces enjeux. Qu’est ce qui doit être enseigné aux jeunes ? Quel est l’héritage qu’il faut leur transmettre ? Pourquoi le savoir produit par des hommes blancs et occidentaux devrait-il être l’unique fondement de notre civilisation ? Pourquoi faudrait-il véhiculer seulement la version de l’Histoire écrite par les vainqueurs ?
Si ce débat est si passionné, c’est parce que chaque camp s’appuie sur des valeurs nobles. D’un côté, on dira que des groupes opprimés méritent le respect et le redressement des torts qui leur ont été causés. De l’autre côté, on invoque, au nom de la liberté d’expression et du refus de la censure, le droit de porter des jugements négatifs sur quiconque le mérite.
Des enjeux très concrets d’embauche, de promotion, d’accès à du financement sont aussi en cause. Les professeurs répugnent maintenant à aborder des sujets controversés ou s’interdiront toute plaisanterie parce qu’il y a de véritables risques professionnels liés à cela. Une accusation, même fausse, de sexisme ou de racisme peut briser une carrière.
Au fond, tout est une question d’équilibre : on peut très bien choisir d’en rire, à condition de ne pas oublier que l’exploitation et la domination existent vraiment, et que l’Histoire officielle ne montre, en effet, que la version de celui qui tient le crayon.
Mais si le respect et la politesse sont des choses essentielles pour vivre en société, il y a aussi des moments où l’irrespect, l’irrévérence et la délinquance de celui qui appelle un chat un chat, comme le font les humoristes, sont nécessaires pour nous faire réfléchir…et donc rester libres.
