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Le piège à ours

Je ne me suis jamais senti obligé de faire comme les autres et je ne commencerai pas aujourd’hui. Laissons les autres commenter le cabinet Harper et revenons sur le nouveau parti de gauche lancé cette semaine.

Il faut toujours saluer le courage de ceux qui s’engagent politiquement de façon constructive. Il serait aussi déraisonnable d’encenser ou de démolir un nouveau-né qui n’a, pour le moment, ni chef ni programme. Françoise David est cependant assez intelligente pour comprendre que la partie vient de radicalement changer pour elle. Fini le confort de juger autrui sans que vos propres propositions n’aient à subir l’examen du réalisme. J’attends avec impatience le moment où ce parti commencera à se dire lui aussi victime des journalistes.

La première difficulté de ce parti sera de trouver son point d’équilibre entre l’idéalisme louable et le désir de faire des gains réels. S’il aime le confort de la marginalité, il s’enfermera dans la bulle des bons sentiments qui vous donnent bonne conscience. S’il veut progresser, il fera inévitablement des compromis qui dilueront sa pureté originale. C’est ce qui arrive obligatoirement dès que vous voulez que les gens votent vraiment pour vous.

Jacques Parizeau considère comme un échec du Parti Québécois la création d’un autre parti souverainiste. Il se trompe. Le meilleur signe de la force d’une idée, c’est quand elle se répand au point qu’aucun parti n’en a le monopole, comme si elle était sa marque déposée. La souveraineté ne fut jamais plus populaire que quand beaucoup des Québécois crurent que les libéraux de Robert Bourassa, soutenus par l’opposition officielle, la feraient dans une union au-dessus des lignes de parti, après l’échec de Meech. Plus la souveraineté sera «dépéquisée», mieux ce sera. Comme la souveraineté ne sera pas la priorité absolue de ce parti, il est même probable que ce parti recrutera surtout des gens qui ne votent déjà pas pour le PQ pour toutes sortes de raisons.

Le piège à ours qui guette les péquistes est de vouloir se déplacer encore plus à gauche pour disputer quelques milliers de voix à ce nouveau parti, et abandonner le progressisme modéré de centre-gauche dans lequel se reconnaît l’immense majorité des Québécois. Jean Charest et Mario Dumont, qui sont autrement plus dangereux, seraient ravis de quitter le champ droit et de venir occuper l’espace laissé vacant par le PQ. Le Québec ne se réduit pas à l’UQAM et au Plateau Mont-Royal. René Lévesque aurait préféré garder le RIN sur sa gauche plutôt que de l’avoir dans sa propre maison.  Le PQ doit garder le cap et proposer des idées claires.

Le monopole de la vertu

Souhaitons aussi que ceux qui ne partagent pas les idées de ce nouveau parti ne subiront pas continuellement ces procès d’intention qui sont la spécialité de l’extrême-gauche depuis des lunes. Si personne n’a le monopole de la lucidité, personne n’a celui de la vertu et de la supériorité morale. Dire qu’il faut créer de la richesse ne fait pas de vous un suppôt du patronat. Expliquer que le gouvernement n’est pas la solution à tout ne fait pas de vous un maniaque des privatisations. Critiquer l’écologisme radical ne fait pas de vous un pollueur.

Ce parti devra aussi nous expliquer comment il propose de mettre son programme en application tout en nous disant qu’aucun de ses grands objectifs ne sera subordonné à la  souveraineté. Si vous pensez que la souveraineté n’est pas essentielle pour faire progresser l’altermondialisme et la justice sociale, il faut logiquement accepter qu’Ottawa a davantage de moyens pour y œuvrer, ce qui fait de vous un fédéraliste. Mais si vous croyez que devez impérativement contrôler le coffre à outils du pouvoir pour faire cela, vous ne pouvez pas faire de la souveraineté un dossier ni plus ni moins important que les autres. Je sens qu’on va s’amuser.