Le devoir de mémoire
12 août 2009 par Joseph Facal
L’autre jour, je me promenais dans mon nouveau quartier d’adoption à Madrid.
Mon Å“il est soudainement attiré par une plaque posée sur un immeuble que rien ne distingue des autres, au coin des rues Ibiza et Fernà n Gonzà lez. La plaque souligne que c’est dans cette maison que naquit, en 1941, le grand ténor Placido Domingo.
Elle fut apposée en 1978, quand Domingo n’avait que 37 ans et que sa carrière prenait son essor international. Pour dire les choses brutalement, on n’a pas attendu qu’il meure.                                                                         Â
En Europe, des plaques de ce type sont installées un peu partout pour célébrer des personnages illustres, des événements importants, ou des actes héroïques accomplis par de simples citoyens. Ces vieilles sociétés ont leurs défauts, mais elles ont un sens aigu de l’histoire, de l’importance d’entretenir la mémoire, de léguer consciemment un héritage. Je regrette que nous, Québécois, l’ayons si peu.
Cela n’a rien à voir avec le fait que ces sociétés ont plus d’histoire à célébrer que nous parce qu’elles sont plus vieilles. Je vous parlais tantôt d’un chanteur encore vivant. Non, c’est une question d’attitude face à la culture et à l’histoire.                                                                   Â
Il est vrai que notre histoire compte peu de faits d’armes glorieux. Mais au plan artistique, le Québec a, en proportion de sa population, produit autant de grands talents que bien d’autres peuples. Si on les célébrait davantage, on renforcerait une fierté et une conscience collectives qui nous font cruellement défaut.
L’Assemblée nationale distribue certes des médailles et décerne aussi l’Ordre du Québec aux gens qui se sont distingués. Mais l’événement est oublié le lendemain. Une plaque reste là , visible quotidiennement, et traverse les âges. Les jeunes qui la voient grandissent ensuite imprégnés de la réalisation qu’ils ne sont qu’un maillon d’une chaîne qui a commencé bien avant eux.
Chez nous, les rares fois où nous décidons de faire les choses en grand, nous passons souvent à côté. Que son auteur me pardonne, mais la statue de René Lévesque, par exemple, fait honte à la mémoire de ce géant. Trouvez-moi un seul défenseur des mérites artistiques de cette calamité.                                                                                Â
En Espagne, il y a présentement 18% de chômeurs. Les musées subissent pourtant des travaux de rénovation qui coûtent des fortunes. Les Espagnols considéreraient comme un twit fini le politicien qui dirait que, dans un tel contexte, il faut prioriser les «vraies affaires» pour justifier de reléguer l’histoire et la culture au dernier rang.
Certains me répondront cyniquement que plusieurs de nos artistes contemporains ont déjà leurs millions pour se contenter. Leur faut-il en plus une statue ou une plaque ? Cette attitude illustre justement ce que je déplore : notre rapport à la chose culturelle. Le Québec est non seulement une société amnésique, qui vit exclusivement dans l’immédiateté, mais aussi où la vraie grandeur met beaucoup de gens mal à l’aise.
« Ça change quoi dans nos vies ?», demanderont les petits esprits. Ça change qu’un peuple qui manque de fierté et qui ne sait pas d’où il vient, aura forcément toutes les misères du monde à savoir où il doit aller.
13 réponses à “Le devoir de mémoire”
Bonjour monsieur Facal,
Je suis d’accord avec vous. Nous commémorons peu. De plus, nous laissons la place au gouvernement fédéral par l’intermédiaire de Parcs Canada et de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
J’ai visité plusieurs sites de Parcs Canada au Québec et je peux vous dire que notre histoire est bien ficelée dans le carcan canadien. Prenons par exemple, le Lieu historique national du Canada du Manoir-Papineau à Montebello en Outaouais. La visite guidée ne fait aucunement mention de l’aspect politique de la vie de Papineau. L’on s’arrête plutôt aux mÅ“urs bourgeoises du XIXe siècle et au mobilier de la maison. De plus, le terme canadien français est utilisé exclusivement que ce soit pour représenter les « anciens canadiens » ou les Québécois.
Une belle visite inoffensive !!!
À lire sur mon blogue au sujet de la présence du fédéral dans la ville de Québec.
http://reflexionsquebecois.blogspot.com/2009/04/le-rapatriement-des-plaines-dabraham.html
Bonne journée!
La gradeur est inconnue au Québec. Nous sommes les descendants d’un peuple qui s’est nommé lui-même de diverses façons. Pour survivre. Longtemps, Il lui a fallu ruser et jouer profil bas.
Il y aurait de la grandeur si un apprenti astronaute affichait bientôt nos couleurs, très haut dans le ciel. Pas en y agitant un petit drapeau. Simplement un tout petit drapeau de nous, cousu au cœur, sur son vêtement. Nous sommes demeurés si discrets.
Je retiens surtout cette phrase : «la vraie grandeur met beaucoup de gens mal à l’aise»…
Le Québécois moyen se sent tout croche devant le génie; il préfère tout rabaisser à son niveau. Il appellera René Lévesque «ti-poil», Jacques Parizeau se fera traiter de «Monsieur», il rira de l’homosexualité de Pierre Bourgault, etc.
Pauvres de nous !
Je vis a Oxford en Angleterre depuis un an. Icin il y a ces « Blue Plates » qui rappellent differents personnages sur des lieux importants.
Je suis toujours stupefait quand je passe au coin d’une rue de mon quartier et de voir a l’auree d’un parc de voir la plaque: Sur ce lieu, naquit Richard Coeur de Lion. C’est la même chose pour JRR Tolkien, Lawrence of Arabia ou Winston Churchill.
Nous avons beaucoup de belles histoires oubliees au Quebec. Tous ces gens qui ont batit notre pays meritent plus de reconnaissance qu’un simple nom de rue.
Wilfrid Hamel, Lucien Borne, Leo Dandurant, Capitaine Drummund, Les 21 associes, Edouard Lacroix, et j’en passe.
est-ce que la mémoire occulte les mauvaises actions ? est-ce que la mémoire est si présente que nous oublions , involontairement ou volontairement, ce qui ne nous pas fait plaisir ? la mémoire sélective ,,je pense que notre histoire et l’histoire des gens auprès de nous ont chacune une vérité à connaitre et à partager,,, dernièrement nous avons appris que nous avions un ancetre qui a fui l’armée francaise , il y a plus de 200 ans, parce que le commandant lui ordonnait de tuer une pauvre personne civile,,il a refusé de le faire et ,il s’est caché dans le maquis et il est ressorti quand la guerre fut terminée, est-il un héros ou un lache ? pour moi, il est un héros qui préferait fuir que de tuer des innocents…à 19 ans, il savait la valeur d’une vie …un fait divers pour la majorité des gens mais un geste de bonté pour lui,, il y a en a eu des grands hommes qui ont fait beaucoup de grands gestes, mais il y en a eu aussi des simples inconnus qui ont risqué leur vie pour sauver la vie des autres,,,il n,y aura pas de place UN tel, ni de rue UN tel,, mais dans notre mémoire familiale, il est un de mes ancetres,,,merci ..
Sans aucune dose de chauvinisme, la vérité est que l’histoire est généralement »respectée » et »connue », par une minorité de personnes (et ceux qui lisent ce blogue entrez tous dans cette catégorie). Pour le reste de la population (et cela soit à Montréal ou à Madrid), l’histoire ressemble davantage à un ramassis d’événements appris à l’école. En quelque sorte, la chose dont je déteste le plus au question est l’attitude au Québec que malheureusement certaines personnes ont de vouloir uniquement cataloguer l’histoire en quelques événements comme la Conquête, la Rébellion du Bas-Canada et un gros trou jusqu’à la Révolution Tranquille lorsqu’il s’est passé plusieurs choses incroyables entre ces périodes.
En tout cas, j’espère que votre séjour en Espagne sera intéressant pour vous M. Facal, et si cela n’est pas déjà fait, je vous recommande d’aller en Andalousie, région que j’ai séjourné à quelques reprises. Dans le sens géo-politique, cette région est très intéressante comme carrefour avec une influence tant Grecque, Romaine, Musulmane, Espagnole et Britannique (particulièrement à Gilbraltar).
@ Casimir:
Le terme Canadien Français est parfaitement représentatif de la logique de cette époque car le Québec (autre que la ville) n’existait même pas dans les années 1830. Aussi, ce n’est qu’au milieu des années 1960, que le terme Québécois soit utilisé communément pour désigner un terme autre que les habitants de la ville de Québec.
@MV,
Les habitants de la Nouvelle-France nommaient leur pays: Canada. Ils se nommaient eux-mêmes Canadiens. Cette appellation a subsisté à la Conquête et à la Confédération parfois même jusqu’au début du XXe siècle dans certaines circonstances.
Les Britanniques se nommaient «Anglais».
L’utilisation du terme «Canadien français» a commencée à concurrencer progressivement le terme «Canadien» dans la deuxième moitié du XIXe siècle à mesure que les Britanniques s’appropriaient le pays et le terme «Canadien». L’expression «Québécois» émerge avec la Révolution tranquille comme vous le mentionnez.
Dans les années 1830, le terme «Canadien» s’appliquait exclusivement aux descendants des Français. Le terme Canadien français n’existait tout simplement pas. Louis-Joseph Papineau n’était pas un «Canadien français» mais un «Canadien».
Veuillez noter que j’ai écrit:
«De plus, le terme canadien français est utilisé exclusivement que ce soit pour représenter les « anciens canadiens » ou les Québécois.»
Ce qui signifie que l’expression Canadien français était utilisée pour nous nommer peu importe la période.
Bonne soirée!
Pardon, désolé pour le malentendu. Je croyais que que vous faisiez allusion au terme Québécois au lieu de l’utilisation du terme »Canadien » à cette époque.
Vous avez parfaitement raison de dire que ceux qui étaient nés ou profondément enracinés en Nouvelle-France, se nommaient Canadiens (ou Canayens) car ils se croyaient différents de ceux qui venaient de l’autre côté de l’Atlantique. Remarquez que peu de »français » sont restés après 1759. Par exemple, le club de hockey Canadien à Montréal entrait dans cette école de pensée lors de sa création.
Fort problablement que le terme Canadien Français est venu après 1867, après que l’union du Canada-Ouest et Est ainsi que la Nouvelle-Écosse et le Nouvelle-Brunswick ait donné le Dominion du Canada.
@MV,
Sans problème…c’est en se parlant que l’on se comprend.
Au plaisir!
J’aimerais vous rappeler cependant Joseph, que si on se gêne pour signaler les hauts faits historiques de certains des nôtres, c’est pourtant sans vergogne que l’on rappelle sans sourciller la mémoire de cerains personnages qui n’y sont pas allé avec le dos …de la mer morte (un Perronisme que vous me pardonnerez) quant il s’est agi de leurs rapports avec notre peuple.
Ainsi, on trouve dans certaines municipalités des parcs, places, et rues au nom de personnages parfois abjects. Comme Amherst, qui a inventé la guerre biologique et voulait éradiquer les indiens de la surface du globe, comme Hitler avec les juifs ; Colborne qui a brûlé avec une joie innomables les fermes des canadiens ; Moncton qui a déporté les Acadiens ( une rue à Québec) etc…
Je sais bien que ce que vous dites est d’un autre ordre. Mais comment ne pas penser à faire ce rapprochement, quand nous avons ces exemples devant les yeux quotidiennement?
Qu’y a-t-il à ajouter à ce texte qui dit tout ? Bravo pour cet autre excellent billet, monsieur Facal.
Je crois qu’on peut reconnaître les brillantes réalisations d’un individu, en faire des exemples à suivre, sans chercher à en faire un acte qui viendrait dire: «Voyez comme MA Nation est forte, puissante et supérieure [à la vôtre]!».
Ne mêlons pas nationalisme avec le désir d’un individu de réussir ou de mieux-vivre.