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Le dernier tabou

Tous les commentateurs ont salué l’habileté politique de la réponse du ministre Couillard au jugement Chaoulli. Mais on a moins noté que la question la plus fondamentale de toutes, comme d’habitude, a été pelletée vers l’avant.

Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà vu un petit vingt millions de dollars permettre de faire autant de chemin politique. Il faut effectivement que la crédibilité du  ministre Couillard soit forte pour que les gens s’imaginent que cette goutte d’eau accomplira ce que les milliards engloutis depuis des années n’ont pas réussi. Remarquez qu’il y a aussi des tas de gens qui pensent qu’Elvis Presley est vivant.

La saga juridique n’est pas terminée non plus. Tôt ou tard, il se trouvera quelqu’un pour aller soutenir devant les tribunaux que ce droit à la vie que la Cour suprême disait compromis par les délais n’est pas assuré par une ouverture à de l’assurance privée ne couvrant que les interventions aux genoux, aux hanches et aux yeux. Mais les élections seront passées à ce moment.

Le plan de la campagne électorale de Jean Charest est déjà écrit. Lui et Stephen Harper vont s’engager dans un dialogue autour du déséquilibre fiscal qui aura toutes les apparences de la courtoisie et de la bonne foi. Le moment venu, on demandera aux Québécois s’ils veulent interrompre un processus prometteur pour se replonger dans une campagne référendaire.

D’ici là, les libéraux auront aussi occupé le centre de l’échiquier, là où se gagnent les élections, en se posant en défenseurs du système de santé public. En s’appropriant le thème de la dette, ils se feront aussi les champions de l’équité entre les générations, et essaieront de faire oublier les promesses non tenues de baisses d’impôt. Ils prient pour que les péquistes, voulant à tout prix se démarquer d’eux et s’imaginant menacés sur leur gauche, se déplacent et leur abandonnent le centre.

Qui paiera ?

La question la plus grave d’entre toutes ne sera donc pas abordée de sitôt : comment assurer le financement à moyen et à long terme du système de santé ? C’est pourtant simple. À chaque année, les dépenses publiques de santé augmentent en moyenne de 5,1% et les revenus du gouvernement de 3,7%. Il se creuse donc automatiquement un écart de 300 à 400 millions $ entre les deux. Cette tendance va s’accentuer à mesure que le nombre d’aînés augmentera et que le nombre de travailleurs baissera. Le gouvernement n’a évidemment aucun surplus et est lourdement endetté.

François Legault avait jadis calculé qu’une mise à niveau raisonnable nécessiterait que le système de santé dispose d’environ 1,8 milliard $ de plus par année. Les sondages indiquent que les Québécois ne veulent pas payer plus d’impôts ni accepter d’autres sacrifices. Ils veulent que le gouvernement trouve cet argent «ailleurs» au sein de l’appareil de l’État. Évidemment, des pratiques comme celles de la Société des alcools apporteront toujours de l’eau au moulin de ceux qui pensent qu’il y a de l’argent caché partout.

Mail il faut bien voir la hauteur du problème. Aller chercher près de 2 milliards $ ailleurs au gouvernement, donc sans hausse d’impôts ni apport du privé, c’est couper environ dix pour cent des budgets de tous les autres ministères sans exception. Dix pour cent du budget du ministère de l’Emploi et de la Solidarité, c’est 50 000 familles sur l’aide sociale. Dix pour cent du budget de la Sécurité publique, c’est le coût de 600 policiers de la Sureté du Québec. Et il faudrait faire cela partout, en même temps et de façon récurrente, ce qui serait de la folie pure.

Pour assurer le financement à long terme de la santé, les ressources actuelles ne suffisent donc pas. Alors où trouver cet argent qui manque ? Voilà des questions qu’on ne se pose pas à la veille des élections.