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Excusez-moi, mais la controverse sur le nouveau programme d’enseignement de l’histoire est mille fois plus importante que le budget fédéral d’hier.

La première chose qui frappe est que voici une autre affaire dont personne n’est prêt à assumer la responsabilité. Le ministre de l’Éducation disait ne pas avoir encore lu le programme en question. Je le crois sur parole, mais on apprend aussi que le projet entrait dans sa phase d’achèvement et que le feu vert avait pratiquement été donné aux éditeurs. À quel moment le ministre aurait-il pris le temps de lire ce qu’on apprend à nos enfants ?

Les historiens mêlés à la controverse, eux, prennent grand soin de nous dire qu’être consultés ne fait pas d’eux des «consultants». Au sens strict, ils ont raison, mais on sent bien leur malaise. Bref, pendant des années, ce projet a donc été porté par des gens qui, de toute évidence, y croyaient puisqu’ils y participaient, mais qui, aujourd’hui, devant la tourmente, restent tapis dans l’ombre. Comme toujours, la défaite est orpheline.

Il est en tout cas extraordinairement troublant de réaliser que nous n’aurions jamais rien su si un journaliste n’avait fouillé la question. Est-il permis d’espérer que nous surveillerons tous davantage, à partir de maintenant, ce qui est enseigné à nos enfants, et pas seulement si les bulletins ont des notes chiffrées ou pas ?

Faut-il y voir un complot fédéraliste ? Les choses sont à la fois plus simples et plus subtiles. Je suis sûr qu’aucune directive politique explicite n’a été donnée aux concepteurs du programme. Mais ce n’est pas nécessaire. Les fonctionnaires sont habituellement des gens d’une intégrité irréprochable, sauf qu’ils doivent aussi servir le pouvoir politique en place. Croyez-moi : ils sont habituellement assez intelligents pour «sentir» ce qui est attendu d’eux sans que leurs patrons politiques aient besoin de leur faire des dessins.

Nous avons, après tout, un premier ministre qui a déjà écrit noir sur blanc que la Conquête avait ouvert la porte à l’introduction de la démocratie…comme s’il n’était pas permis de croire que le régime français aurait lui aussi vraisemblablement évolué vers la démocratie. Il a aussi déjà soutenu que le fait français avait survécu parce que les Canadiens français pouvaient compter sur des alliés dans le reste du Canada, alors que seule leur exceptionnelle fécondité leur a permis de durer et qu’on ne compte plus les exactions commises à l’encontre des droits linguistiques des francophones hors Québec depuis un siècle.

Les rédacteurs du programme sont, sans aucun doute, des gens compétents et intègres, mais ils ne vivent pas dans une bulle. Toutes les interprétations historiques peuvent se discuter jusqu’à l’infini, mais pensez-vous un instant que les rédacteurs du programme ignorent que trône au-dessus d’eux un pouvoir politique qui privilégie une lecture «bonne-ententiste» de notre histoire ? Dans tous les pays du monde, à toutes les époques, l’enseignement de l’histoire a toujours été un enjeu politique.

Il faut en tout cas enseigner à l’université pour mesurer à quel point les jeunes que nous recevons sont, en général, d’une ignorance historique qui fait frémir. La faute n’en revient pas aux professeurs d’histoire de niveau secondaire. C’est plutôt que cette discipline n’est pas suffisamment valorisée, que le nombre total de jours de classe au Québec est un des plus faibles en Occident pour des raisons syndicales, et que, de partout, nos jeunes reçoivent des signaux pervers qui veulent leur faire croire que les choses vraiment importantes dans la vie sont les choses immédiatement monnayables.

De toute évidence, au-delà de cette affaire, quelque chose aussi ne tourne pas rond dans les entrailles du ministère de l’Éducation, d’où émanent régulièrement toutes sortes d’initiatives fumeuses et pseudo modernes qui semblent en rupture avec le plus élémentaire bon sens. On déplore ensuite que les parents se ruent vers l’école privée.