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L’affaire Morin

À 77 ans, Claude Morin, principal conseiller constitutionnel de René Lévesque, veut laver sa réputation et reprend, en l’étoffant, sa version des faits. Ceux qui se souviennent de cette époque lèveront les yeux au ciel. Pourquoi diable en reparler ? Mais parce que les jeunes qui ont aujourd’hui vingt ans ignorent tout de cette sombre page de l’histoire du Québec et du Canada.

On peut parfaitement comprendre qu’un homme parvenu au soir de sa vie se soucie du souvenir qu’il va laisser. Nous voulons tous pouvoir soutenir le regard de nos enfants et de nos petits enfants s’ils nous questionnent sur des rumeurs entendues à notre sujet. Personne ne voudrait non plus qu’une seule partie de nos vies efface les autres bonnes choses que nous avons pu faire. Il est possible aussi que des inexactitudes aient été reprises sans vérification par des journalistes et soient progressivement devenues de fausses vérités.

J’ai fait le même petit test que d’habitude autour de moi, et le résultat m’a encore ébranlé : aucun jeune ne savait que Claude Morin, rémunéré par les services de renseignement fédéraux, fut aussi l’architecte d’une stratégie constitutionnelle, avalisée par René Lévesque, qui se termina par de gravissimes reculs politiques pour lesquels le Québec paie toujours un prix. Peut-être que ces reculs étaient inévitables compte tenu que la défaite référendaire de 1980 avait privée le Québec de tout rapport de force. Les professeurs d’histoire devraient profiter de la parution du livre pour raconter tout cela à leurs élèves sans besoin de guide pédagogique supplémentaire. Mais là n’est pas la question.

Claude Morin n’a jamais nié qu’il avait reçu de l’argent de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avec laquelle il avait maintenu des contacts suivis pendant des années. Il a toujours soutenu  qu’il n’était pas un informateur parce qu’il n’avait jamais rien révélé de compromettant. C’est lui, dit-il, qui menait le jeu. Afin de protéger le Parti Québécois, il infiltrait les infiltrateurs pour savoir quels coups tordus ils préparaient. Que vaut cette thèse ?

Menteur ou irresponsable ?

Si Morin n’a jamais rien dit d’important, de deux choses l’une : cela veut dire que la GRC le payait pour rien, ou qu’elle payait pour le compromettre et pouvoir le faire chanter. Ici encore, de deux choses l’une : ou Morin ment froidement, ou Morin a été d’une irresponsabilité et d’une imprudence qui donnent le vertige. Dans le premier cas, il devrait s’estimer chanceux de vivre dans une société qui lui permet d’écrire des livres pour s’expliquer plutôt que de subir un sort qu’il n’est pas nécessaire d’écrire pour qu’on l’imagine, comme ce serait le cas dans la majorité des pays de la planète. Dans le deuxième cas, voici donc un professeur d’université qui s’est imaginé qu’il allait montrer à des espions professionnels qu’il était meilleur qu’eux dans leur métier.

Cette deuxième interprétation est la plus charitable que l’on puisse faire de ses agissements. Mais ici, seul un monument de vanité, un ego maladivement boursouflé, une pulsion malsaine à vouloir vivre sa vie comme un roman pour tromper son ennui de petit-bourgeois, peuvent expliquer un tel dérapage dans le jugement. À partir du moment où il acceptait de l’argent, même une somme insignifiante, il se livrait pieds et poings liés aux espions fédéraux. Il est proprement scandaleux qu’après toutes ces années, il ne montre pas le moindre début d’un remords ou d’un regret.

Il y a une leçon pour l’avenir dans cette affaire. La GRC sentait le besoin d’infiltrer le mouvement souverainiste à une époque où il était infiniment moins fort qu’aujourd’hui. Pourtant, de nos jours, quand Jacques Parizeau ou Gilles Duceppe évoquent les questions d’espionnage et d’armée, les caricaturistes rigolent. Les souverainistes, eux, ne devraient pas rigoler et devraient plutôt se débarrasser de leurs dernières illusions. Ottawa ne leur fera jamais aucun cadeau.