La trouille
4 novembre 2009 par Joseph Facal
Un lecteur me demande de comparer la situation de la grippe A au Québec et en Espagne, où je suis. Le jour et la nuit.
Je lis nos journaux et je n’en reviens pas. Des gens qui essaient de passer avant les groupes priorisés, ou qui espèrent se faufiler en changeant de région. Des politiciens qui politicaillent. Des conspirationnistes qui délirent. Le matraque médiatique.
Je ne peux juger de l’organisation générale de la campagne de vaccination. J’imagine que chacun a sa petite histoire. Comme je dis à mes étudiants, une anecdote sert à illustrer, pas à prouver, puisqu’on trouvera sans difficulté une anecdote illustrant l’inverse.
Ici, en Espagne, c’est le calme plat. Certes, les cas se multiplient. Les décès ont les mêmes profils que chez nous. On priorise les mêmes groupes. La vaccination se fait dans les établissements habituels. On ne monte pas des tentes pour ça. L’information gouvernementale est présente, mais discrète. Les médias en parlent très sobrement.
La grosse différence est dans le climat social. Pas de tension palpable ici. Pas de nerfs à vif. Pas de fébrilité. Pas de sondages. Personne ne capote. Pourquoi cette différence ? Parce que la situation est objectivement moins grave ? Non. Parce que l’Espagne est mieux organisée ? Non.
J’ai une hypothèse. Vous ne serez pas d’accord, mais je m’en fous.
Les gens inquiets le sont évidemment parce qu’ils ont peur de mourir, même s’ils le nieront. La différence entre les Espagnols et nous est culturelle, si je puis dire.
Au Québec et en Amérique du Nord, la mort fait davantage peur. Chez nous, la mort est niée, repoussée, refoulée, cachée. Nous ne savons plus dealer avec. Dans la culture espagnole, la mort est omniprésente depuis des siècles.
Prenez le plus grand peintre espagnol selon moi : Goya. La mort est le thème central de plusieurs de ses chefs-d’œuvre : Saturne, ou Les fusillés du 3 mai. Même chose chez Buñuel, l’immense cinéaste. Dans les églises, le Christ en croix est toujours hyperréaliste.
Pour les Espagnols, la mort est une compagne familière. Elle est domptée, apprivoisée, assumée. La mort fait partie de la vie et basta. Ça ne les rend pas irresponsables pour autant.
Voyez ce symbole par excellence de l’Espagne que sont les corridas de taureaux. Un homme et un animal sauvage s’affrontent dans un combat à mort.
Ce n’est pas un sport. Les comptes-rendus des corridas sont dans les pages culturelles. Les touristes nord-américains n’y comprennent absolument rien. Ils étalent donc leur ignorance bien-pensante : cruauté, sadisme, etc. Moins on comprend, plus on juge.
Ce spectacle est proprement impensable chez nous. Notre sensibilité ne pourrait encaisser qu’on nous montre la mort aussi crûment. Pour les Espagnols, la mort se regarde droit dans les yeux, et on y fait face avec honneur. Chez nous, la notion même d’honneur fait XIXe siècle.
Les vieillards sont aussi beaucoup plus visibles que chez nous. Ils sont partout dans les cafés, les rues, les parcs. Leurs enfants et leurs petits-enfants poussent la chaise roulante. On les place moins spontanément dans des foyers. On ne s’empresse pas de cacher cette décrépitude qui annonce que la mort est proche et que la fin n’est pas toujours belle.
Et ça ne les empêche pas d’aller se faire vacciner.
C’est une drôle de sensation : écrire un billet en sachant d’avance que 95 % des gens ne comprendront rien à ce que vous essayez de dire. Enfin…pour ce que ça change.
26 réponses à “La trouille”
Bonjour M. Facal.
Nous aurons une belle cuvée de vos textes cette année. Nous jouirons d’un avantage certains de l’immigration. Votre double culture viendra nous enrichir. J’adore cette ouverture comparative de deux grandes cultures.
J’ai 68 ans et je vis, de ce côté-ci, l’abandon des plus âgés, des vieux, des ainés de la société. Contrairement à une vieille civilisation comme celle de vos racines que vous aimez et que vous nous décrivez avec vos yeux de Québécois. Oui, la peur de la mort est coeur de plusieurs de nos comportements.
Une mort seulement a créé une panique. Cela est vrai. Comme il est aussi vrai que d’écarter les vieux, c’est comme enlever la mort sous ses yeux.
Et dire que ma génération en est responsable. Nous commençons à peine à découvrir les effets secondaires et les dérapages de la Révolution tranquille. Les changements auraient dû être plus lents sans jeter le bébé avec l’eau du bain.
Mais revenons à la pandémie. Serait-ce aussi la sur-information médiatique qui aurait exacerbé cette peur ? Comment se comporte la presse espagnole dans une telle circonstance?
Bizarre votre dernier paragraphe. Votre point de vue est pourtant bien clair, d’une lucide simplicité. Enfin, moi je vous comprends très bien. La mort, ici en Amérique, étant quasi une forme d’échec, je suppose qu’on souhaite choisir la moins pire. Un peu comme si la façon de quitter ce monde donnerait meilleure mine à notre vie vécue.
Enfin, je ne sais trop, mais pour votre billet, chapeau!
Excellent billet!
Je suis ravi de me compter parmi le 5%…
Je pense à la mort en Espagne et je pense à « Hable con ella » d’Almodovar. Probablement qu’ici, on se serait arrangé pour que la femme se rétablisse à la fin du film…
WOW!!!
Simplement, criant de vérité à tous points de vue.
J’ai visiter beaucoup de pays pauvre (Inde, Pérou, Bolivie, Égypte) et je peux vous dire, là bas, « life is cheap »
C’est un concept que nous, nord-américain, comprenons très mal. Chaque mortalité est inexcusable.
Lorsqu’un enfant meurt en Inde, les parents en font 2 pour le remplacer, tandis que je suis plus que certain que la plupart des parents nord américains n’auraient pas ce comportement.
Mais pour l’instant Mr. Facal, vos lecteurs ont pas mal l’air de comprendre votre point. Alors votre 95% s’avère faux.
Je rejoins un peu monsieur Bérubé dans le sens où nous avons évacué assez radicalement les rites de passage et une grande part de notre spiritualité pour la remplacer par la technoligie dont le but est de nier la mort et tenter par tous les moyens de la repousser le plus loin possible.
Et voilè pourquoi nous sommes parvenus dans ce que Phlippe Ariès désigne comme étant «la mort ensauvagée» dans son oeuvre majeure «L’homme devant la mort».
La mort de nos jours reste froide et effrayante malgré les efforts louables de plus en plus appuyés de quantités de mouvements carburant à la compassion.
Ne serait-ce pas en partie parce que nous avons évacué inconsciemment de notre esprit la réalité indéniable de notre finitude? En fait, ce que monsieur Bérubé nomme avec justesse avoir jeté le bébé avec l’eau du bain. En fait la vidange de notre âme même peut-être.
Je trouve votre interprétation intéressante et je la comprends très bien.
Je vous trouve donc dans le champ quand vous dites que 95 % des lecteurs ne vous comprendront pas : soit vous nous sous-estimez, soit vous surestimez la complexité de vos propos.
Tout à fait d’accord avec vous. Les Espagnols ont compris qu’un mortel meurt un jour. Ici on se raconte n’importe quoi pour ne pas envisager la mort. Le mythe de la jeunesse éternelle. Folie.
Quel texte rempli de dignité et de sérénité. Merci Monsieur Facal.
Nous sommes un jeune peuple dont le degré de civilisation n’a pas encore atteint celui de certaines nations européennes. Ne voyez aucun complexe d’infériorité dans cette dernière opinion, ce n’est qu’une simple constatation historique, sans plus… ce qui ne nous enlève pas les qualités que nous possédons.
D’accord aussi pour la corrida. Avez-vous lu l’ouvrage que Hemingway a consacré à ce sujet? Le titre seul dit tout : « Death in the Afternoon ».
Bonsoir Monsieur Facal.
Pas tous passeront au taurobole.
Pas toutes les grippes sont espagnoles.
Olé !
Quel beau texte…. auq
Merci pour ce beau texte M. Facal.
“Ce n’est pas du sport”. Évidemment.
La mort, c’est du sang. Beaucoup de sang. Hormis le peuple français, y a-t-il un autre peuple que l’espagnol aussi prodigue du sien ?
C’est bien en Espagne que retentit un jour Viva la muerte…
Mais du sport et de la grippe : je suis montréalais. J’ai vécu à Québec au temps des Nordiques. J’avais été surpris, le premier été, du matraquage médiatique hockey. En plein été. Montréal était au baseball…
Tout le Québec ressemble maintenant à Québec, je veux dire qu’il est matraqué. Cela est très spécifiquement politique.
Oui ici dans la société Occidentale la mort est tabou parceque les avocats n`ont pas encore réussi a actionner le Bon Dieu pour dommages corporels….
C’est peut-être un signe de maturité. Au Québec on n’a pas encore appris à se responsabiliser. On agit comme des enfants, toujours accrochés aux mamelles de l’État comme jadis à celles de l’Église.
Bonjour Monsieur Facal,
Vous l’avez mentionné, les média en parlent très sobrement par chez vous.
Avez-vous oublié le côté « business » des média au Québec, surtout dans leur lutte entre eux (les chaînes généralistes). Vous êtes au courant sans doute que Québécor est en train de faire fermer LA PRESSE ?
Toutes ces histoires, les enfants qui pleurent, les mères qui paniquent, les gens qui critiquent, qui se défoulent, les annonces des nouveaux morts, les engueulades des politiciens, tout ça fait monter les cotes d’écoute !
Vous savez comme moi, que la nouvelle, c’est souvent un feu qu’on peut alimenter. Plus on excite les gens, plus ceux-ci sont encouragés à des comportements comme ceux auxquels vous vous êtes référé. Et les événements qui s’ensuivent créent la nouvelle. Je m’arrête, je sais bien que vous êtes au courant.
Monsieur Facal,
Permettez moi d’avancer une autre explication qui n’est pas uniquement historico-culturel mais plus présente et plus moderne. La panique au Québec peux également être expliqué par la mort de Dieu dans notre société.
En devenant une société se voulant athée qui n’a jamais remplacé les concepts confortant judéo-chrétien de la vie après la mort, le passage à autre chose deviens beaucoup plus stressant.
Si tu ne peux prier à Dieu pour te garder en santé, le vaccin devient ton ange gardien.
C’est plutôt triste, tout en m’incluant dans dans ce groupe.
Nous avons combattu et nous combattons encore. Nous avons aidé a libérer l’Europe à deux reprises. Nous avons des cimetière en France. Des Canadiens sont morts en Espagne durant la guerre civile. Nous avons des cicatrices de ces combats. Nos soldats reviennent d’Afghanistan mort ou blessé. Mais, nous sommes un peuple choyé. Nous n’avons pas vécu la guerre sur notre térritoire comme beaucoup de citoyens l’ont vecu, comme les Espagnols. Nous n’avons pas vecu de guerre civile, de révolution, de massacre, de progroms, de dictature, de milice de la nuit, de génocide, des villes détruites, des corps dans les rues, des pendaisons publiques, des famines, etc etc. Tous ces choses ne font pas parti de notre conscience collective. M. Facal a raison. Nous avons plus de difficulté a nous reconcilier avec la mort car nous y sommes moins habitués. Nous ne l’avons pas vécu comme beaucoup de peuple l’ont vécu….et ça nous fait peur. Humanitaire a aussi raison de dire que notre manque de foi collective ne nous aide pas à faire face à la mort. La religion nous a toujours préparé à voir la mort comme une extension de la vie. Cela nous manque.
Je ne crois pas en Dieu et je n’attend rien après la mort. Pourtant elle ne me fait pas peur. Cependant, je remarque que ce sont les gens les plus religieux ( en apparence ) autour de moi qui ont le plus peur. Serait-ce parce qu’ils n’ont pas confiance en leur Dieu?
À l’âge de 12 ans. Ma grand-mère qui en avait 86, et qui vivait avec nous, est décédée des suites d’un cancer qui s’est généralisé en l’espace de 2 mois. Elle est morte »naturellement » dans son lit à la maison.
Ma mère a eu la délicatesse de nous offrir le choix , à moi et ma soeur, de veuiller auprès de notre grand-mère ou d’aller dormir chez nos voisins. Ma soeur y est allé, et moi j’ai assisté à son agonie avec une bonne partie de la famille.
Cette expérience nous a tous profondément marqués. Evidemment mon rapport à la mort, à la vie et au monde s’en est trouvé changé mais peu à peu, pas par secousse. À l’école, je suis demeuré le même élève jovial qui faisait rire tout le monde, profs y compris.
Bref voir la mort en face est un »privilège » (à défaut d’autres mots)qui peut développer en nous une certaine spiritualité et surtout nous faire cheminer vers une certaine conscience de notre finalité. Qui peut devenir un moteur en soi en passant.
C’était désolant de voir aux nouvelles, le prototype de l’armoire à glace adeptes de tous les sport extrêmes tenter d’aller se faire vacciner avant tout le monde…par peur, force est d’admettre que cette conscience de notre finalité est apparemment absente de notre culture actuellement.
* * *
Ayant une santé robuste et n’ayant pas d’enfants pour l’instant, nous sommes demeurés moi et ma femme, en marge du battage médiatique entourant cette grippe. Puis la semaine dernière nous avons reçu par courrier l’information complète provenant du gvt concernant cette pendémie(que l’on peut retrouver sur internet également).
A la page 2 en caractère gras on peut y lire ceci: »La plupart des personnes en bonne santé guérissent par elles-mêmes de la grippe ».
Allo !
J’ai très bien compris tout le sens de votre texte M. Facal, et je suis entièrement d’accord avec vous.
Un fort % de Québecois est en faveur de l’euthanasie, un fort % de Québécois est contre la corruption, un fort % …
Ça doit être votre nouvelle environnement qui vous donne un petit vertige lorsque vous écrivez, hahha
Le Québec est une terre fertile, mais comme à dit mon beau-frère à ma femme il y a fort longtemps; « il y a les dominants et les dominés ». Et le problème est que nous laissons trop la place aux dominants (Labeaume, Charest, les syndicalistes Artsenault et Carbonneau, …).
Pour vos prochains textes, pourriez-vous répondre à l’appel d’Éric Caire qui fait appel aux lucides svp ? Je sais que vous avez un fort penchant souverainiste, mais il me semble que vous ferez avancé le débat.
See yâ !
Regarder la mort en face et la laissé faire…
Je comprend bien les différent rapports à la mort dans les deux cultures, mais le sous entendu qu’un rapport à la mort serait supérieur à l’autre est un jugement de valeur que je ne me permet pas de faire.
C’est tout à l’honneur des Espagnoles d’être placide devant la grippe. Ici, c’est la panique dans les journaux et quelques nigauds crient leur désespoir de devoir attendre en ligne pendant quatre heure pour une piqure (Oulala, comme cela m’empêche de dormir!). Mais un corolaire de ce rapport à la mort pourrait être que le support au FLQ est tombé quand ils se sont mis à tuer des gens. En Espagne, les bombes pètes encore. Si le Pays Basque étais indépendant je pourrais comprendre (Oui, l’explosion de la caserne voisine m’empêche de dormir). À tous prendre que préfère me méfié de la mort.
Hmmm
Grand sujet…
La mort a un sens – c`est la conclusion, le chef d`oeuvre de sa vie.
Religieux ou pas – les europeens – et en generale les cultures ou la divinite a un role a jouer…cèst important aussi comment mourir et pour quelle cause.
L`hero – qqn qui meure pour Le bien superieur, une cause, une idee, un peuple, une famille, son DIeu etc.
C`est ca qui donne une sens a sa vie.
Et je vais oser dire que les americains et les canadiens `consevateurs`et chretiens – ils ont la meme philosophie qu`en Espagne. En Ontario j`ai vu plein de signes `Support our troops`…
Au Quebec, la religion a ete mise a la porte…on croit en evolution, en l`absurde de la vie, en libertinage sexuel, en Dieu du plaisir. La mort fait peur parce que le plaisir peut avoir une fin.
Allons voir ce qu`on a perdu…chercheons les mythes – chretiens ou pas – pour decouvrir le sens de la vie et integrons alors la mort avec cela.
On a besoin de croire en `au dela` – dans le fait qu`en realite on sait pas grande chose, que la science ne donne que tres peu de reponse. Les anciens n`etait pas des betes – ils chercheait le sens de la vie, nous, on rit el les pensant stupides et non developpes – parce qu`on a des plasma et des machines a cafe…mais on est vraiement superieurs a cause de la techologie?
Humanitaire: « Le passage à autre chose devient beaucoup plus stressant ».
Gilles Laplante: « Je remarque que ce sont les gens les plus religieux (en apparence) autour de moi qui ont le plus peur ».
Le « autre chose » étant le néant, il n’y a pas de raison d’avoir peur de « rien ». S’il n’y a rien, on n’est même pas conscient qu’il n’y a rien donc qu’on n’est pas là (qui est nulle part) et que par conséquent, il ne peut rien arriver à quelqu’un qui n’est pas. Si stresse il y a à l’approche de la mort, c’est dû en grande partie aux fantaisies qu’on nous a racontées par rapport à un au-delà qui, jusqu’à preuve du contraire, n’existe pas. Ceci étant dit, tous les animaux, y compris l’homme, ressent une certaine anxiété face à la mort, ce qui est normal. Mais, je suis d’accord avec l’observation que les plus religieux semblent être ceux qui ont le plus peur de la mort. A cause de toutes les fantaisies qu’ils ont entendu à propos de l’enfer, de la souffrance éternelle comme châtiment de Dieu pour leurs fautes (et qui n’a jamais commis de fautes),il est normal, s’ils sont très croyants, d’avoir peur de faire face à l’éventualité de la mort. Par contre, celui qui ne croit pas est libre de toutes ces pensées négatives et, dans la mesure où il est satisfait de son accomplissement dans la vie, voit venir la mort comme la fin normale de sa vie:tout est accompli.
@ RenéP.
Très bien dit.
Bonjour,
Je dois dire que je suis complètement dans le 5% que vous énoncé et qui sont tout à fait en accord avec votre idée.
Vous lancer aussi, dans ce billet, une idée intéressante…
« la vision de l’honneur dans notre modernité québécoise. »
Enfin, juste une idée!
Merci!