On peut invoquer d’excellents arguments pour ou contre la souveraineté du Québec ou le fédéralisme canadien. Mais il est frappant de voir à quel point ce débat a évolué au cours des dernières années. On en a vu une nouvelle manifestation à l’occasion de la récente publication par le député péquiste François Legault d’une étude sur les finances publiques d’un Québec souverain.
Il fut une époque où une telle initiative se serait immanquablement retournée contre ses auteurs. Leurs adversaires n’auraient eu aucun mal à la descendre en flammes. Ils auraient soutenu que l’accession du Québec à la souveraineté se solderait par une retentissante faillite, et la majeure partie de la population les aurait cru.
Les choses ne se présentent plus de la même façon aujourd’hui. Les arguments budgétaires ne jouent plus automatiquement en faveur de l’option fédéraliste. À l’époque où Québec et Ottawa traînaient tous les deux des déficits monstrueux, le camp fédéraliste avait beau jeu d’additionner la part québécoise du passif d’Ottawa à celle du Québec. Il était irréfutable qu’un Québec souverain viendrait au monde lourdement handicapé. L’élimination des déficits et les gigantesques surplus fédéraux, dont le Québec obtiendrait une part à négocier, améliorent notablement la rentabilité financière d’un Québec souverain.
Évidemment, on ne peut demander à la science de tout prévoir. Le passage du statut de province à celui de pays serait plus ou moins facile selon la clarté du résultat du référendum, la réaction du Canada anglais, et celles des milieux d’affaires et de la communauté internationale. Mais on se demande bien quel intérêt le Canada aurait, malgré son dépit, à devenir durablement irrationnel et à se faire mal lui-même. C’est sans doute ce qu’on dut se dire les peuples de quelques-uns des trente-deux nouveaux pays apparus dans le monde depuis 1980.
On peut à bon droit soulever de réelles objections sur tel ou tel aspect de l’étude Legault. Mais il est symptomatique de l’évolution des choses que même les adversaires les plus acharnés de la souveraineté ne remettent plus en cause la viabilité d’un Québec souverain et n’évoquent plus désormais que les incertitudes de la période de transition. Ils savent bien que la majorité ne croit plus à l’apocalypse.
Les économistes fédéralistes défendent d’ailleurs un Canada imaginaire plus que le Canada réel. Il est vrai qu’en théorie le fédéralisme canadien aurait pu faciliter l’accès au marché nord-américain, la coordination des politiques, les économies d’échelle et permettre les transferts financiers des provinces riches vers les provinces pauvres.
Dans la réalité, il y a plus d’entraves au commerce entre les provinces qu’à celui avec les États-Unis. Les dédoublements administratifs et les politiques contradictoires, dus aux empiètements d’Ottawa dans les champs de compétence des provinces, tuent toute possibilité de coordonner quoi que ce soit, comme en témoignent nos sempiternelles querelles. L’imprévisibilité des transferts fédéraux rend impossible toute planification budgétaire sérieuse pour des provinces constamment sur la corde raide et les force à quémander de l’argent à Ottawa, qui préfère saupoudrer les milliards en fonction des comtés dont les libéraux fédéraux ont besoin pour rester au pouvoir.
Il est de bonne guerre de se questionner sur les impacts économiques de la souveraineté. Mais il est clair désormais qu’il y a aussi des coûts élevés à rester dans le Canada.
