La dette du Québec doit être au coeur du débat public
5 novembre 2004 par Joseph Facal
Malgré l’atteinte du déficit zéro en 1998 et les efforts pour s’y tenir depuis, la dette du Québec n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Troisième poste de dépenses en importance après la santé et l’éducation, le paiement des intérêts sur cette dette gruge 13 sous de chaque dollar perçu par le gouvernement du Québec, et nous coûte plus cher que l’aide sociale ou le soutien aux familles. Les Affaires publiait récemment un extrait d’une formidable étude de Marcelin Joanis et Claude Montmarquette, qui plaide pour qu’on s’attaque immédiatement au remboursement de la dette plutôt que de baisser les impôts ou d’engager de nouvelles dépenses.
Leurs arguments sont convaincants. Comme le paiement des intérêts sur la dette est incompressible et que le vieillissement de la population augmentera inévitablement les dépenses publiques de santé, la pression sur les autres missions de l’État sera de plus en plus forte si rien n’est fait. Le fait que les aînés consacreront une part importante de leurs épargnes à se soigner limitera l’argent en circulation disponible à des fins davantage productives. L’équité envers les jeunes justifie aussi qu’on ne leur refile pas une situation encore plus dégradée.
Joanis et Montmarquette montrent surtout qu’en planifiant un solde budgétaire nul en début d’année, le gouvernement du Québec est à la merci de la moindre baisse des transferts fédéraux, du moindre soubresaut de la conjoncture, ce qui rend terriblement tentant de jouer à chaque année avec les règles comptables. À la différence d’Ottawa, le Québec ne peut sous-estimer délibérément des surplus qu’il n’a pas, ne peut interdire à quiconque de tomber malade, ne peut pelleter ses problèmes dans la cour des autres comme le firent les réformes fédérales de l’assurance-chômage, et ne peut piéger quiconque dans un déséquilibre fiscal planifié. Plutôt qu’un solde budgétaire nul, le Québec doit donc, disent-ils, planifier un surplus annuel d’un milliard, et en consacrer une partie au remboursement de la dette et une autre partie à une réserve pour imprévues.
Mais comment ? C’est ici que leur étude se fait trop timide. Même si cela ne réjouit personne, les moyens d’y parvenir sont connus : oublier les baisses d’impôt à court terme, alléger la pression sur le budget de la santé en faisant une place au secteur privé, rentabiliser les investissements en modernisant les infrastructures de transport et en faisant davantage jouer la concurrence dans la construction, revoir radicalement la tarification de l’hydro-électricité, décourager les retraites prématurées et ainsi de suite.
Le vrai défi n’est donc pas de trouver quoi faire, mais de traverser cette combinaison de groupes d’intérêts qui s’assurent que le premier sou qui apparaît est aussitôt dépensé, d’une population qui se soucie surtout de la satisfaction de ses besoins immédiats, et d’une culture journalistique sensationnaliste qui traite ceux qui disent des vérités dérangeantes comme des semeurs de controverses. Dans l’état actuel des choses, un parti avec ce genre de programme se gagnera l’estime des amateurs de colloques savants, mais n’a aucune chance d’être élu.
Faut-il pour autant s’abstenir de rappeler ces vérités déplaisantes et se laisser aller au découragement ? Évidemment non. De deux choses l’une : la nécessaire prise de conscience collective ne surviendra pas tant que la situation n’aura pas sérieusement empirée, ce que personne ne souhaite, ou l’on poursuit une pédagogie de la lucidité en s’accrochant à l’espoir que la goutte finira peu à peu par percer le rocher.
