Une grève n’est efficace que si elle perturbe suffisamment la situation pour forcer la partie adverse à faire des concessions. En quoi le gouvernement, les directions des établissements scolaires ou la population sont-ils affectés par l’actuel débrayage de milliers d’étudiants collégiaux et universitaires ? En rien.
Un gouvernement déjà affaibli, qui n’a pas de votes à perdre chez les étudiants parce qu’il n’en avait déjà pas beaucoup, a donc tout intérêt à rester ferme. Comme dans le passé, le mouvement risque de s’épuiser de lui-même quand la peur de perdre une session commencera à faire réfléchir les étudiants. Ce serait dommage car les étudiants sont loin d’avoir tort sur toute la ligne. Au lieu de se radicaliser davantage, ils devraient donc saisir l’offre de dialogue du nouveau ministre et chercher un terrain d’entente.
Plusieurs des idées exprimées par les étudiants, comme la gratuité totale ou l’effacement des dettes, n’ont évidemment aucune justification raisonnable. Mais leur colère à l’endroit du gouvernement est cependant parfaitement compréhensible. On ne dira en effet jamais assez à quel point la décision de l’ancien ministre Pierre Reid de transformer 103 M$ de bourses en prêts était injuste.
Un étudiant sur cinq environ reçoit une bourse. Ce sont évidemment les plus pauvres. La mesure proposée visait donc à solutionner les réels problèmes budgétaires du gouvernement et des universités sur le dos des plus mal pris. Il faut dire que le gouvernement s’était enlevé toute marge de manœuvre lors de la campagne électorale quand il avait pris, tout comme l’opposition, l’irresponsable engagement de maintenir le gel des frais de scolarité.
Personne ne peut nier que le sous-financement des universités québécoises s’explique en partie par le gel des frais de scolarité. Personne en dehors des leaders étudiants ne voit le moindre lien entre une hausse raisonnable des frais et une diminution de l’accessibilité aux études. À l’heure actuelle, des contribuables déjà surtaxés subventionnent l’éducation de jeunes qui, pour la plupart, proviennent de milieux relativement aisés et pourraient contribuer davantage au financement d’une formation dont ils seront les premiers bénéficiaires.
Si les jeunes des milieux modestes sont peu nombreux à l’université, c’est d’abord en raison de la faible valorisation de l’école dans ces milieux et de leurs mauvais résultats scolaires aux paliers précédents, et non pour des raisons financières. Les leaders étudiants le savent tellement qu’ils ont changé leur argumentation traditionnelle et invoquent maintenant qu’une hausse des frais alourdirait leur endettement. On voit cependant mal où est le scandale quand il s’agit de s’endetter pour avoir plus tard un retour sur son investissement qui reste extraordinairement avantageux.
Le vrai problème à régler n’est pas l’endettement des étudiants, qui est le plus bas au Canada, mais le sous-financement des universités. Pour le régler de façon équitable, il faut hausser graduellement les frais jusqu’à rejoindre la moyenne canadienne, les moduler en fonction des revenus estimés que procurent les différentes formations, et concentrer davantage d’aide sur ceux qui en ont réellement besoin plutôt que de maintenir un programme universel inéquitable.
J’ai récemment reçu un courriel d’un étudiant qui propose une solution globale où chacun trouverait son compte. Le mouvement étudiant prendrait l’engagement solennel de ne pas exiger des deux grands partis le maintien du gel lors des prochaines élections, en contrepartie d’un investissement de 103 M $ d’argent neuf dans une aide financière entièrement repensée. C’est tellement simple et brillant que cela ne marchera sans doute pas !
