La cascade
25 août 2010 par Joseph Facal
Dans le domaine de l’éducation, on vit très longtemps avec les conséquences de nos décisions.
La réforme pédagogique commença à être implantée en l’an 2000. Vous en connaissez évidemment les grandes lignes : priorité aux compétences transversales, moins d’emphase sur les connaissances, travaux de recherche en équipe, bulletins sans chiffres, etc.
L’idée de départ n’était pas celle-là : il s’agissait de se concentrer davantage sur les matières de base et de hausser les exigences. Il n’était pas question de chambarder les méthodes d’apprentissage, qui devraient être laissées à la discrétion de l’enseignant.
Je l’ai écrit mille fois : j’étais et je demeure contre ce détournement des intentions originales, tout en reconnaissant que tout n’est pas totalement mauvais là-dedans et que cette réforme ne fut pas appliquée partout de la même manière.
Les enfants de cette réforme entrent au cégep cette semaine. Ils ne sont ni plus ni moins doués que leurs prédécesseurs, mais ils auront reçu une formation différente. Le hic est que les cours de cégep sont basés sur les acquis que les étudiants du secondaire d’AVANT la réforme étaient supposés avoir.
Sans sauter trop tôt aux conclusions, le milieu est inquiet. «Le choc de la réalité s’en vient», prévient le plus important représentant syndical des enseignants. Il dit qu’il aimerait être optimiste. C’est donc qu’il ne l’est pas.
Le représentant des étudiants collégiaux dit que ces jeunes seront plus autonomes que ceux d’avant, mais admet qu’ils auront des lacunes dans les connaissances de base. Les connaissances de base à cet âge, c’est par exemple de savoir additionner deux fractions et accorder un participe passé. Il demande des ajustements aux cours de cégep pour en tenir compte.
Interviewée par le journal La Presse, une jeune fille de 17 ans confiait n’avoir JAMAIS eu un cours magistral. En langage clair, elle n’a jamais passé une heure à écouter le professeur et à prendre des notes, ce qui exige une capacité à fixer son attention. Au cégep et encore plus à l’université, le cours magistral reste pourtant, moins qu’avant mais tout de même encore, la forme d’enseignement dominante.
Mettez-vous maintenant à la place du prof de cégep qui reçoit ces jeunes. Supposons qu’il réalise que 20% du groupe devrait normalement échouer. Il fait quoi ? Le système d’éducation fonctionne un peu comme une chaîne de production. Ça entre par un bout et il faut que ça sorte à l’autre bout avec le moins de complications possibles.
Trop d’échecs indisposeront tout le monde : ses propres collègues, les étudiants et leurs parents qui chialeront, les directions d’établissement qui n’aiment pas les imprévus et lui feront les gros yeux, le ministère qui est obsédé par les taux de réussite, et le cabinet de la ministre qui devra réagir à des articles de journaux et aux attaques de l’opposition.
Devinez ce que fera le pauvre prof : la tentation sera immense de donner des passe-droits. Vous feriez quoi vous ? Après deux ans de ce régime, le jeune arrivera à l’université où le même manège recommencera : on constatera qu’il ne sait pas ce qu’on a pris pour acquis qu’il saurait. Et on fera quoi ? Appelons cela un effet de cascade.
11 réponses à “La cascade”
J’ai confiance que les jeunes s’adapteront aux difficultés nouvelles du CÉGEP et qu’ils apprendront à suivre un cours magistral. Après le premier échec, ils travailleront plus fort pour réussir. L’humain peut s’adapter très rapidement à toute situation.
Peut-être même que leurs compétences transversales les aideront à mieux réussir que les cohortes précédentes…
Bonjour Monsieur Facal,
Ce que je ferais ?
Supposons que j’enseigne un cours en biologie. J’identifierais les notions que je jugerais importantes. Je rédigerais un document de 200 questions reliées aux notions choisies, numérotées de 1 à 200. Chacune des questions sur le document serait suivie de la réponse. Les étudiants sauraient qu’à tous les examens durant la session, les questions seraient choisies parmi les 200 du document. L’examen final, à la fin de la session, comprendrait 50 de ces questions et le % de la note de passage serait 94.
En dehors des examens, les cours consisteraient à visionner des DVD de reportages reliés à la matière et les 45 dernières minutes de la période consisteraient en des échanges, résumés et explications supplémentaires sur le sujet vu dans le vidéo.
Le classement des étudiants proviendrait de la totalité de leurs résultats d’examens, dans une répartition en appliquant un principe approprié de pondération.
Bonjour Monsieur Facal
Et qui donc se serait livré à ce «détournement des intentions originales»?
Car «se concentrer davantage sur les matières de base et de hausser les exigences» aurait surement fait l’unanimité, et nous aurait évité tous ces psychodrames, tous ces gaspillages d’énergie!
Pour le reste et pour la suite des choses, j’aimerais savoir à qui m’adresser pour obtenir mon diplôme universitaire?!?
Est-ce qu’on peut les trouver dans des boîtes des Cracker Jack comme les permis de conduire? Où faut-il faire acte de présence dans une université quelconque pendant 3 longues et plates années? Quand c’est long, c’est long longtemps.
Paul Gagnon
Cher Paul Gagnon, étant vieillissant moi-même mes références le sont itou. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont impertinentes. Voici un élément de réponse à votre question, la suivante quand vous écrivez, «j’aimerais savoir à qui m’adresser pour obtenir mon diplôme universitaire?!?»
C’est pas contemporain je vous en ai averti. C’est encore monsieur La Bruyère, et c’est la suite de son argument sur le cas d’Égésippe…
Laissons-le parler : «Ainsi la plupart des hommes, occupés d’eux-même dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement dans un âge plus avancé qu’il leur suffit d’être inutile ou dans l’indigence, afin que la république soit engagée à les placer ou à les secourir ; et ils profitent rarement de cette leçon si importante, que les hommes devraient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs études et par leur travail que la république elle-même ait besoin de leur industrie et de leurs lumières, qu’ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu’elle se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortuneou à l’embellir.»
Ne cherchez pas la lumière au fond d’une boite de cracker Jack Paul.
Ce qui m’amène à conclure d’une certaine manière, la chose étant connue, que toute action est sous-tendue par une philosophie, si nous sommes placés devant ce que Joseph appelle un «choc de réalité», la cause n’en est peut-être pas due aux technologie de l’enseignement, mais du fait que notre système d’éducation se comporte comme une poule sans tête, à qui il manque les yeux pour rassembler le tout : la méthode et le but de la méthode.
Quant à vous Paul, je vous le dis en tout respect et en toute amitié, je suis d’avis que c’est à l’intérieur de vous-même qu’il vous faut regarder pour comprendre ce qui me semble être une sorte de désarroi.
Monsieur Gilles, Monsieur Joseph, etc
Je partage, évidemment, l’opinion de Gilles en ce qui concerne la poule pas de tête et ce qui s’en suit. Les bureaucraties, si on ne les tient pas occupées à des choses vraiment utiles, si la direction manque, cherchent à se mouvoir par elles-mêmes, selon leurs propres tendances, idées, préjugés, ambitions, etc. De plus, lorsqu’un système fonctionne un tant soit peu convenablement, bien qu’il puisse toujours être amélioré, on doit procéder délicatement afin de ne pas empirer les choses. Sinon il vaut mieux ne rien faire.
Avec la « boîte de cracker Jack », je faisais évidemment référence au fait que beaucoup de gens ont un permis de conduire mais ne semble pas connaître le code de la route. Comme je risque ma vie tous les jours en sortant de chez-moi, j’en sais quelque chose. Comme tout un chacun.
Pour le diplôme j‘admet que c’était d’un humour incertain… (Si on doit recevoir un diplôme automatiquement, pourquoi perdre son temps sur un banc. Qu’on nous le donne toute de suite.) Ne tournons pas le fer dans la plaie de mon désarroi abyssal, à cause de ma folle jeunesse.
«Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi : le reste ne nous regarde point, c’est l’affaire des autres» (La Bruyère, fin de la citation sur ‘Égésippe’). (???)
Respectueusement et amicalement
Paul (Gagnon)
Bonjour,
Je ne comprends pas votre inquiétude.
Pourquoi, avez-vous si peur de la réforme? Surtout, au niveau universitaire?
Depuis que je suis tout jeune, je pense que l’université est un lieu pour apprendre à penser. Apprendre à penser, c’est exercer son jugement, trouver l’information, dialogué avec les autres pour enrichir ses expériences.
Ce sont les outils que la réforme, si elle a bien été appliquée, a donnés à ces jeunes.( Le travail d’équipe?, les questions que pensez-vous de … ?) Je ne dis pas que la réforme a tout fait, mais je dis que les universités vont pouvoir se baser sur ces acquis.
Dans le monde d’aujourd’hui et surtout de demain ‘les connaissances pures’ ne sont plus un enjeu. Qui a vraiment besoin de savoir que Jacques Catier, 1534 pour reprendre la formulation d’un précédent billet. En moins de 10 secondes, je peux retrouver l’information sur le web avec un cellulaire ou un ordinateur ultra-léger.
L’enjeu n’est pas d’obtenir l’information, mais comment géré cette information, exercé un jugement sur la qualité de cette information et comprendre leurs applications sur nos questionnements.
J’ai eu la chance de pouvoir voir du côté étudiants les changements de la réforme, ma soeur étant un enfant de la réforme et moi un peu plus vieux qu’elle.
Pour ce qui est des connaissances de base, je ne sais pas s’ils ont retenu plus de choses que nous ou moins, mais la plupart des notions que j’ai appris 3 ans à peine avant elle, elle les a souvent vus un an plus tôt. Ils les ont vus ces notions, les ont-ils retenus?
Je ne peux pas vérifier, mais soyons réalistes combien de gens adulte pourrait répondre correctement à des questions comme En quelle année Jacques Cartier est arrivé en Amérique?, Qu’elle est le nom du bateau de Christophe Colomb durant son premier voyage?. Très peu …
C’est peut-être désolant pour vous et dans une moindre mesure pour moi, mais la majorité de la population, ne pourrais répondre à ces questions. Par contre, j’imagine qu’une compétence est quelque chose d’un peu plus dur à oublier étant donné sa nature que je décrirais de réflexe intellectuel.
Le défi du prochain siècle pour l’éducation sera de s’adapter à la croissance incessante des sources et des moyens d’information.
Donnée les outils aux étudiants d’aujourd’hui pour affronter ce monde d’information, peut sembler ridicule aujourd’hui dans sa première forme, mais demain, les gens vont regarder la réforme comme pionnière avec ses défauts et ses qualités.
Je vous rejoins dans les propos que vous tenez Jonathan Lemay. Évidemment si on étudie en science, médecine, génie etc, l’Université devient un lieu d’apprentissage où des notions spécifiques et précises sont l’essence de l’enseignement. Par conséquent il est peut-être moins vrai de dire que cette institution devient un lieu pour apprendre à penser.
Mais si l’on est formé dans le domaine des sciences sociales par exemple, je pense que ce n’est pas tant la précision des données qui compte mais la capacité de comprendre globalement les situations auxquelles on sera exposé dans notre vie professionnelle.
Et à ce compte je vous dirais que quand je suis sorti de l’Université, ça fait un bout de temps je l’avoue, ce qui m’avait été le plus précieux, c’est une bonne bibliographie, me permettant d’aller chercher et trouver ce dont j’avais besoin pour continuer d’évoluer dans le processus continu de ma propre éducation.
Cela exige surtout, c’est du mois mon avis, que l’école contribue à développer la curiosité intellectuelle. C’est ça qui fait que j’apprendrai et retiendrai en quelle année Jacques Cartier a mis l’ancre dans la baie de Gaspé. Le reste m’apparaît plutôt accessoire.
Faudrait-il que l’on remette sur le tapis et clairement le célèbre débat : Vaut-il avoir une tête bien pleine ou une tête bien faite ? Comme vous voyez, je suis plutôt du bord de…
Et mon verdict est : Montaigne 1 Fénélon 0
Gilles – le 26 août 2010 à 8:01
Quant à vous Paul, je vous le dis en tout respect et en toute amitié, je suis d’avis que c’est à l’intérieur de vous-même qu’il vous faut regarder pour comprendre ce qui me semble être une sorte de désarroi.
Diable !…
Comme elle est jolie et profonde celle-là.
Lamontagne n’aurait pu dire mieux.
Gilles – le 29 août 2010 à 12:56
Faudrait-il que l’on remette sur le tapis et clairement le célèbre débat : Vaut-il avoir une tête bien pleine ou une tête bien faite ? Comme vous voyez, je suis plutôt du bord de…
A mon tour, visite annuelle chez le psy, je lui pose celle-là. Promis.
Buona settimana…
SP
Ils ne sont ni plus ni moins doués que leurs prédécesseurs, mais si vous considérez le potentiel d’intelligence, d’affection et de mouvement qu’ils composent, les étudiants s’inscrivant chaque année au cégep à partir de cet automne et jusqu’en 2002 étant de moins en moins nombreux, constitueront une relève, il serait plus juste de parler d’une suite, de moins en moins forte. On rit pas ! Une baisse de près de 20 % en une décennie. À moins d’immigration massive et encore.
Nombre de naissances au Québec en:
1993 — 92 322
1994 — 90 417
1995 — 87 258
1996 — 85 130
1997 — 79 724
1998 — 75 865
1999 — 73 599
2000 — 72 010
2001 — 73 699
2002 — 72 478
2003 — 73 916
2004 — 74 068
2005 — 76 341
2006 — 81 962
2007 — 84 200
2008 — 87 600
2009 — 88 700
Si en plus c’est vrai votre histoire de cascade, ayoye !
Au collégial comme ailleurs, les dépenses immobilières, salariales et autres sont difficilement compressibles. Le coût par tête de notre régénération va augmenter considérablement au cours des 12 prochaines années. Si vous ajoutez à ça que les produits seront moins performants, Brbrbrbrbr ! (frisson)
Mme Beauchamp, bienvenue dans le merveilleux monde de l’éducation. Mettez s’il en reste un homme là-dessus.
P.S. Suite à votre suggestion, j’ai visionné Le confort et l’indifférence de Denis Arcand. C’est une belle récapitulation du premier référendum.
À l’époque d’un manque de places d’apprentissage et d’un immense bassin de talents, la fonction du système d’enseignement revenait à sélectionner et diplômer les meilleurs. Avant l’UQUÀM et les cégeps disons. La situation se serait-elle inversée, plus de places que de talents maintenant?
À la fin des années 50, les Québécois mettaient au monde douze douzaines de mille humains (144 mille) . Dix ans plus tôt, c’était moins de 10 douzaines (115 mille) et la décennie précédente, un peu plus de 6 douzaines ( 76 mille). Vous connaissez la suite, fin des années soixante, 100 mille, fin des 70, 97 mille, fin des 80, 87 mille, fin des 90, 76 mille, fin des 2000, 86 000.
La question que je me pose est avons nous trop de places dans nos cégeps et nos universités pour le talent que nous mettons au monde depuis 1980 ? À l’heure où bon nombre de professeurs prennent ou s’apprêtent à prendre leur retraite, ils doivent savoir ça au ministère. Mme Beauchamp ?
On a démolit ou convertit des églises faute de fidèles pour les fréquenter et financer, en fera-t-on autant avec des cégeps ou des morceaux d’université faute d’étudiants et de contribuables?
Volontaires, volontaires, que l’on continue !
année de naissance
nombre de naissances
nombre d’inscriptions universitaires 22 ans plus tard
1980 — 97 498 — 133 464
1981 — 95 247 — 136 491
1982 — 90 540 — 139 623
1983 — 87 739 — 143 751
1984 — 87 610 — 152 327
1985 — 86 008 — 161 707
1986 — 85 579 — 165 306
1987 — 83 600 — 167 639
1988 — 86 358 — 169 011
1989 — 91 751 — 169 123
1990 — 98 013 — 170 698
source CREPUQ
De 1980 à 1990, si on oublie le fléchissement de 14 % culminant en 1987, le nombre de naissances est resté stable.
- Faut vouloir oublier !
- « J’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie ».
Gerry Boulet- Marci !
22 ans plus tard, le nombre d’étudiants inscrits dans les universités québécoises est passé de 133 464 à 170 698, soit 37 234 de plus, 22 %.
Si l’on tient pour vrai que sur moins de 35 ans, je me donne 5 ans d’insécurité, le patrimoine génétique ne change pas, je dirais que le 37, 234 étudiants qui se sont ajoutés, sans préjudice, ont moins de potentiel génétique que les 133 464 autres, comprenant les neuronnes puisqu’il y en aurait plus que plusieurs, le coeur et les muscles.
- Crache !
- Nous sommes en dégénération depuis 1960.