L’«interculturalisme», ce fantôme
15 mars 2010 par Joseph Facal
L’Égyptienne expulsée du cégep Saint-Laurent pour avoir refusé d’enlever son niqab portera plainte auprès de la Commission des droits de la personne du Québec (CDPDJ).
Pour trancher, cette dernière n’aura d’autre choix que de respecter les balises juridiques fixées par la Cour suprême du Canada.
Or, l’article 27 de la Charte canadienne stipule que les jugements rendus doivent «concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens». Il est donc loin d’être évident que la CDPDJ pourra donner raison au cégep.
C’est aussi au nom de la liberté religieuse, telle que définie par le multiculturalisme, qu’il était impossible de statuer que la SAAQ avait tort d’accepter qu’un individu qui passe son examen de conduite puisse ne pas être supervisé par une personne de l’autre sexe.
Auparavant, la Cour d’appel du Québec avait donné tort aux parents du jeune sikh qui voulait porter son couteau sur lui à l’école, mais la Cour suprême du Canada avait ensuite cassé la décision pour les mêmes raisons.
Le multiculturalisme n’est donc pas qu’une théorie parmi d’autres, mais la doctrine juridico-politique que les tribunaux canadiens sont OBLIGÉS d’imposer.
On peut se raconter toutes les histoires que l’on veut sur la capacité du Québec de «choisir» ses immigrants et de gérer à sa convenance la diversité culturelle. Dans les faits, le pouvoir ultime échappe au Québec : être une province entraine de vraies conséquences.
Le rapport Bouchard-Taylor proposait que le Québec adopte une philosophie appelée «l’interculturalisme».
De deux choses l’une : si cet «interculturalisme» est vraiment différent du multiculturalisme, il ne passe pas le test des tribunaux canadiens, et, s’il n’est pas différent, il n’est qu’une façon de rebaptiser le multiculturalisme pour faire passer cette pilule que le peuple refuse d’avaler.
Les «interculturalistes» convaincus que leur position n’est pas du multiculturalisme doivent nous dire où sont les différences importantes, et comment ils proposent de contourner les contraintes posées par l’ordre constitutionnel canadien.
Évidemment, j’attends surtout cela de ceux qui se disent souverainistes. Et qu’on ne vienne pas nous dire que le PQ se réclamait, il y a trente ans, de cet «interculturalisme» : le Québec d’alors n’accueillait pas des islamistes fanatiques et la jurisprudence n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui.
Le cas des tenants du multiculturalisme qui ont simplement rebaptisé «interculturalisme» leur idéologie de toujours est plus simple.
Par exemple, dans La Presse du 11 juin 2008, le professeur Daniel Weinstock notait que le rapport Bouchard-Taylor était «un argument massue» contre le projet souverainiste, que son interculturalisme était «somme toute assez canadien» et qu’il fallait avoir une «vision caricaturale» du multiculturalisme pour s’imaginer qu’il y avait de grandes différences entre les deux.
J’apprécie la franchise. Posons tout de même respectueusement la question : pourquoi le chat est-il aujourd’hui rebaptisé «félin domestique» ?
Ces gens se disent aujourd’hui inquiets de la tournure que prend le débat public. Inquiets de quoi au juste ?
Les gouvernements québécois et canadien et les tribunaux sont pourtant de leur côté. Inquiets de trois universitaires et de deux chroniqueurs ?
La vérité est qu’ils sont surtout désarçonnés de voir que le peuple s’obstine à ne pas penser comme eux.
13 réponses à “L’«interculturalisme», ce fantôme”
«être une province entraine de vraies conséquences.»
En effet et le rouleau compresseur de l’article 27 aura tôt ou tard raison de la différence et de l’originalité de notre société, c’est comme écrit dans le ciel. Seuls les naïfs peuvent penser qu’on pourra s’en tirer sans égratignure à notre culture propre.
Mais en fait ils ne veulent pas que l’on soit pleinement ce que nous sommes. Il faut que l’on se métisse, au risque d’en devenir méconnaissable. Parait que c’est le nec plus ultra de demain si l’on en croit certains.
À moins que dans un sursaut de dignité nous prenions le taureaupar les cornes et que nous sortions de l’entité politique appelée Canada.
Il n’y a pas qu’à Québec la ville que sévit la névrose identitaire du pas capable et du né pour un p’tit pain. J’espère que Clotaire trouvera le remède. Ça pourrait servir au Québec tout entier…
Il n’y a aucune différence entre inter et multi culturalisme, si en effet dans l’un ou l’autre cas les causes présentées se butent à l’interprétation de l’article 27 de la Charte canadienne.
Le cadre politique et juridique qui défini l’État canadien a été imposer contre notre volonté. Il faut y répondre en créant notre propre Constitution du Québec.
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Voici un extrait de mon texte de Septembre 2007, un mois avant que Mme Marois propose de doter le Québec de sa propre Constitution:
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Le « nous », peuple du Québec, ne peut s’incarner et se définir en termes politiques et juridiques que dans un État national. Ce qui veut dire en clair que l’Assemblée nationale du Québec doit adopter une constitution du Québec contenant un Code de citoyenneté ; une Charte des droits (celle du Québec 1975 et non celle du Canada) et une Charte de la laïcité. Ce cadre politique et juridique baliserait ainsi la problématique dans son ensemble. Cette constitution du Québec aura évidemment préséance sur la constitution canadienne. Il faut, comme disait Jean Lesage être « maître chez nous ». Fin du débat.
Toutefois, il est évident qu’une constitution du Québec qui aurait prévalence sur la constitution canadienne entrerait tôt ou tard en conflit de légitimité avec cette dernière : le nous, peuple du Québec, aurait alors à trancher entre la constitution canadienne de 1982, rejetée à l’unanimité par l’Assemblée nationale et la constitution du Québec qu’une majorité (démocratique) de Québécois se donnerait pour se définir comme peuple. Ce rapport de force établi sur un point précis (ex : Charte canadienne vs Charte du Québec) ne pourrait que procurer un avantage stratégique déterminant à la cause de la souveraineté.
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Ce projet de Constitution de l’État du Québec peut s’articuler en deux temps: Premier temps, dans la Constitution canadienne (permis par art 41 et 45) avec une clause de rupture. Deuxième temps dans un État souverain après avoir activé la caluse de rupture.
Interculturalisme ???? Encore un concept pour semer la confusion. Parle-t-on d’interculturalisme en Espagne, en Russie, en France…..? Il n’y a qu’ici que ce genre de concept s’impose.
Ce concept ne s’impose pas monsieur Larochelle, il est imposé par la Charte et surtout sa règle interprétative l’article 27 qui est un véritable carcan juridique. Nuance…
N’oublions pas que l’article 27 de la Charte canadienne n’est qu’une clause interprétative…
http://www.ledevoir.com/societe/ethique-et-religion/284502/la-gestion-du-pluralisme-religieux-au-quebec-comment-deroger-a-la-charte-canadienne-sans-deroger-a-la-liberte-de-religion
Content de savoir que nous partageons certaines idées quant au caractère restrictif des balises établies par la Cour suprême du Canada Monsieur Facal
Cher M. Lampron,
Vous comprenez sans peine que votre papier dans Le Devoir (que j’avais lu) est venu en quelque sorte renchausser, solidifier une intuition que le non-juriste que je suis avais depuis quelque temps. Si je ne vous ai pas cité, c’est que je me permets de tirer des conclusions politiques dont je ne souhaitais pas qu’elles vous soient attribuées par extension.
Monsieur Lampron j’ai lu aussi votre texte dans le Devoir il ya quelques semaines maintenant et je dois dire que je suis resté sur ma faim. Je vous le dis en tout respect.
Vous y reconnaissez d’emblée les conséquences «des importants obstacles qui sont posés par la jurisprudence de la Cour suprême du Canada»
Vous reconnaissez aussi que le Québec est lié. Lié par le cadre fédéral, lié par la Constitution donc et sa charte, dont particulièrement la règle interprétative que constitue l’article 27.
En fait vous reconnaissez l’épaisseur du blindage qui nous enferme comme société, et constitue un obstacle quasiment infranchissable à franchir afin de permettre l’épanouissement de notre personnalité comme peuple et comme sociétée distincte. C’est du moins la lecture que je fais de votre opinion.
Là où je ne vous suis pas, c’est dans le remède que vous préconisez, le recours à la clause dérogatoire.
D’abord la clause dérogatoire est un pansement qui peut être appliqué temporairement sur une plaie purulente. Ça ne guérit pas le mal, ça ne fait que l’endormir.
Et comptez sur le lobby antiquébécois pour s’attaquer diligemment à la Charte remaniée, au moment même où l’effet juridique de la Clause sera sur le point de prendre fin.
Quant à l’article 27, j’ai le sentiment que vous en sous-estimez la puissance. C’est celle sur laquelle tous les jugements de la Cour Suprême s’appuient pour faire entrer de force dans la gorge des Québécois des situations qui leurs sont inaceptables.
Quant à la solution que vous préconisez, vous dites «Pour autant qu’il ne serve pas la mise en oeuvre de mesures trop radicales… ».
Est-ce qu’on peut être moins radical que le libellé de l’article 27 ? Surtout que ce n’est pas nécessaire d’être juriste pour se rendre compte que le multi ou l’inter culturalisme qui encouragent le communautarisme ethnique, tout le contraire de l’intégration, sont les deux faces de la même pièce de monnaie.
«En politique (écrivait Tocqueville), ce qu’il y a souvent de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui se passe sous nos yeux». C’est peut-être pourquoi on cherche parfois (même de bonne foi)la mauvaise solution au vrai problème.
Pour se débarasser de l’article 27, il faut se débarasser de la Charte canadienne. Il n’y a pas trente six moyens de le faire…
Cher Monsieur Facal,
J’apprécie votre délicatesse.
Mais à l’avenir, ne vous gênez surtout pas… je me sens (peut-être naïvement) plutôt imperméable aux affiliations politiques qu’on pourrait vouloir m’attribuer de manière intempestive! :)
La clause dérogatoire aurait du être appliqué systématiquement à tous les lois votées par l’Assemblée Nationale depuis le début afin de bien démarquer que nous ne sommes pas partie prenant à la Constitution de 1982. Il n’est pas trop tard pour commencer.
Cela dit mon information juridique est à L’effet que la clause dérogatoire (art 33) s’applique à l’art 2 et 7 à 15; et non à la clause d’interprétation, art 27.
Conclusion il n’y a qu’une solution, se doter d’une Constitution d’État et non de province avec une clause de rupture. Il s’agit ici de créer un rapport d’État à État équivalent; c’était l’argumentaire de M Facal quand il a introduit la Loi 99 qui s’opposait à la Loi C 20; une déclaration de l’Assemblée Nationale dénonçant C 20 n’aurait pas eu la même équivalence donc la même portée (doctrine d’État).
Conclusion, vivement une Constitution de L’État du Québec.
Je vous rattrape via Vigile.net. Une remarque: l’écho que l’affaire du niqab a suscité du coté du ROC semble nous indiquer que la vaste majorité de la population est d’accord avec la démarche du CEGEP. En fait, en lisant les très nombreuses réactions des lecteurs dans le Globe and Mail, on peut presque parler de réaction unanime. Plusieurs lecteurs n’ont d’ailleurs pas manqué de dire qu’il y a véritablement une opposition entre la position du Globe et celle de son lectorat.
Nous pouvons donc supposer que la majorité des canadiens-anglais appuie l’idée que le respect de la liberté individuelle a ses limites surtout quand elle vient remettre en question quelque chose d’aussi fondamentale que l’égalité des sexes.
Ne serais-ce pas profondément ironique de voir le Québec devenir le bastion de la résistance aux toxines du multiculturalisme et, ainsi, inspirer les défenseurs des valeurs démocratiques du ROC.
« remettre en question quelque chose d’aussi fondamentale que l’égalité des sexes. » François Taylor
- Quel beau projet !
J’y souscris.
[...] l’interculturalisme et la laïcité ouverte ou fermée serait tout-à-fait académique selon M. Joseph Facal. Peu importe l’issue de ce débat, ce qui fait force de loi, c’est le multiculturalisme comme [...]
- Quel beau projet ! J’y souscris.
Un projet à mettre en contexte et j’ai relu Mal de terre d’Hubert Reeves, mars 2003.
La terre devrait compter 9 ou 10 milliards d’humain en 2060-2100 plutôt que les 6,8 milliards actuels, si la tendance en urbanisation, en alphabétisation et en contraception se maintient. Les gains seront plus forts en Islam qu’en Occident mais il y a aussi l’Indes, l’Afrique non-islamique et les Amériques latines.
La démocratie, c’est la dictature des plus nombreux. En fait, d’une minorité de volontaires qui ont convaincus les plus nombreux de leur faire confiance sans autre recours à la force que la force marchande qu’ils maîtrisent mieux que d’autres qui n’ont que des armes.
Mais, l’épuisement des énergies fossiles, le réchauffement de la planète, l’élévation du niveau des océans, la dégradatation des terres dans le monde, la pollution, la surpêche, la raréfication de l’eau, le massacre des forêts et des conflits nucléaires appréhendés pourraient venir influencer en moins la tendance en maintien.
Je n’écrit pas ça pour que vous lâchiez Jean-Claude. C’est instructif votre section Comment y échapper. Je crois qu’un Québec souverain est un pas dans la bonne direction pour la survie de l’espèce humaine.