Grossière indécence
2 février 2006 par Joseph Facal
Voici une histoire vraie et désespérément banale. C’est pourquoi le nom du personnage principal n’a aucune importance. Si vous avez envie de hurler, allez-y. Ça fait du bien.
Il était une fois le PDG d’une grosse entreprise québécoise. L’année 2005 fut sa dernière avant la retraite. Mais il a fini en beauté. En 2005, il a gagné un salaire de 965 000 $ plus une prime de 587 000 $, pour une rémunération totale de 1,6 millions $. De la petite monnaie en comparaison de certains présidents de banque ou de ces intellectuels qui jouent sur des troisièmes trios dans la Ligue nationale de hockey. Mais c’est probablement plus que vous, et certainement plus que moi.
Si des revenus comme cela vous choquent, je vous comprends, mais vous avez tort. Ce qui est rare et convoité vaut cher, ce qui est abondant vaut peu. Des gens pour occuper les emplois qui valent 30 000 $ par année, il en pleut. C’est l’offre et la demande, et ça n’a aucun rapport avec l’utilité sociale ou la noblesse du métier.
Le vrai scandale est ailleurs. La prime de 587 000 $ en 2005, qui était de 322 000 $ l’année précédente, est normalement liée à la performance. Vous me voyez venir. Il se trouve en effet que la performance de l’entreprise en 2005 fut catastrophique : un chiffre d’affaires en baisse, une perte nette de plus de 300 millions $ et une action qui a perdu 80 % de sa valeur. Une année misérable.
L’entreprise se justifie en disant que la conjoncture fut extrêmement difficile en 2005 dans son secteur. Bref, quand l’entreprise va bien, c’est à cause de la fabuleuse performance du PDG, qui empoche un boni. Quand l’entreprise va mal, c’est à cause de la conjoncture. Comme ce n’est donc pas la faute du PDG, on n’empêchera pas le pauvre homme d’empocher. Exactement le contraire d’un coach de hockey : quand l’équipe gagne, c’est à cause des joueurs, quand elle perd, il est le premier sacrifié.
Quand un journaliste a demandé comment une performance de l’entreprise aussi lamentable pouvait justifier un tel boni pour son dirigeant, il s’est fait répondre qu’il fallait distinguer la performance de l’entreprise de la performance individuelle de celui qui la dirige. J’avoue que je n’y aurais jamais pensé. Un système de toute beauté, je vous dis, et parfaitement légal. Comment vous réagiriez si Jean Charest vous disait que son gouvernement va mal, mais que lui performe brillamment ?
Une dérive
Mais qui fixe ces politiques de rémunération délirantes ? Les conseils d’administration, censés défendre les intérêts des actionnaires. L’idée derrière une rémunération en bonis ou en options d’achat à bas prix d’actions de l’entreprise est d’inciter le dirigeant à se défoncer pour gonfler au maximum le cours de l’action. Mais des études sérieuses montrent que la rémunération des dirigeants dans le secteur privé est surtout liée à la taille de l’entreprise, bien plus qu’à sa performance. Si votre entreprise est grosse, vous pouvez la conduire dans un ravin, et vous risquez d’être généreusement rémunéré pour vos efforts.
Il y a plus fou encore. Prenez les scandales Enron, Worldcom, Parmalat ou Adelphia. Comme les PDG de ces entreprises étaient surtout payés en fonction de la valeur de l’action, ils ont trouvé plus simple, pour préserver le cours de l’action et s’en mettre plein les poches, de trafiquer les états financiers pour tromper les actionnaires. Bref, avec un tel système de rémunération, l’occasion peut faire le larron. Et les comptables chargés de vérifier les chiffres ? Quand ils sont eux-mêmes payés par ceux qu’ils doivent vérifier, il peut être tentant pour eux de ne pas regarder trop fort. Plus un système se fonde sur la spéculation boursière plutôt que sur la solidité réelle d’une entreprise, plus nous sommes tous à risque.
