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Il est parfaitement normal qu’une enquête ait été déclenchée pour faire toute la lumière sur le naufrage du projet de relance de l’usine Gaspésia à Chandler. Quand tous les faits seront connus, chacun assumera ses responsabilités. Mais il n’est pas trop tôt pour commencer, avec toute l’humilité qu’un tel échec doit imposer, à en tirer des leçons.

Les principaux faits sont déjà connus. Les dépassements de coûts tourneraient autour de 300 millions $, dont 90 millions $ seraient imputables à la faible productivité sur le chantier, 78 millions $ s’expliqueraient par des modifications au projet initial, et le reste découlerait du report de l’échéancier et de l’arrêt des travaux. Des petits entrepreneurs de bonne foi attendent encore d’être payés pour des travaux dûment effectués. Les trois actionnaires étaient le Fonds de solidarité de la FTQ à 50%,  Tembec à 25%, et la Société générale de financement à 25%.

Les autres allégations, dont il faudra voir la teneur exacte, semblent tracer un portrait tristement familier au Québec. Le chantier aurait été l’objet d’une furieuse rivalité intersyndicale entre la FTQ, la CSN et la CSD. Pris dans cette  tourmente et complètement intimidés,  deux des chefs de chantier choisis par Tembec durent être sortis sous escorte policière pour leur protection. Le gouvernement du temps – dont je faisais partie – était guidé davantage par la volonté d’essayer de rescaper une région qui se meurt que par des considérations de rentabilité économique pure.

Un échec si cuisant est évidemment venu apporter de l’eau au moulin de ceux qui mettent en cause toutes les formes d’aide gouvernementale à l’entreprise privée. Ils invoquent surtout que l’aide gouvernementale crée des distorsions déloyales sur le marché au profit de ceux qui en bénéficient. Elle a aussi, disent-ils, pour résultat fréquent de simplement déplacer des emplois plutôt que d’en créer. Il y a du vrai dans ces critiques, sauf que ceux qui les formulent vivent dans un univers exclusivement théorique.

Pauline Marois avait eu raison de commencer à faire le ménage dans l’aide gouvernementale à l’entreprise, et Yves Séguin a bien fait de continuer. Mais il faut aussi voir le monde tel qu’il est en dehors des manuels d’économie. Ce sont les entreprises qui mettent aujourd’hui les gouvernements en concurrence entre eux avant d’aller s’établir chez celui qui leur déroulera le tapis le plus rouge.

Après dix années de régime Harris, le premier ministre ontarien Ernie Eves offrait 625 millions $ de fonds publics pour aider  son industrie automobile. L’État de New York donnait 500 millions $US à IBM, qui n’en a sûrement pas besoin pour survivre. Nissan a obtenu 295 millions $US de l’État du Mississipi. Hyundai a reçu 350 millions $US de l’État de l’Alabama.

La question est donc moins de savoir si le Québec peut se permettre de ne plus faire ce que tous nos concurrents font, mais de voir jusqu’où nous sommes raisonnablement capables de le faire, et d’apprendre à dire non quand le chantage est trop grossier et les retombées trop aléatoires.

Nous n’avons pas fini de tirer toutes les leçons du cas de la Gaspésia. La question de savoir ce qu’il est  raisonnable de faire pour aider une région en crise permanente comme la Gaspésie demeure entière, et j’y reviendrai. Mais on peut déjà conclure qu’il est parfaitement illusoire de penser que la détermination gouvernementale la plus sincère puisse triompher quand les conditions de base de la rentabilité ne sont tout simplement pas là.