Faut-il subventionnner les grandes entreprises?
4 mars 2005 par Joseph Facal
Si vous voulez scandaliser le peuple sans trop vous compliquer la vie, montrez-lui des exemples d’entreprises qui font de juteux profits tout en recevant de généreuses subventions. Effet garanti : on déchirera sa chemise et on vous dira que cet argent aurait été mieux dépensé dans nos hôpitaux ou nos écoles.
L’indignation est encore plus forte quand l’entreprise ferme une usine peu de temps après avoir reçu les largesses gouvernementales, comme GM à Ste-Thérèse ou Hyundai à Bromont. Ah, si seulement les choses étaient si simples !
Oui, il y a des cas choquants, mais il faut se rappeler aussi de tous les cas où l’aide gouvernementale atteint parfaitement son but. Des fois, elle sauve l’entreprise et permet son redécollage, comme Kenworth à Boisbriand. D’autres fois, l’intervention gouvernementale est modeste en comparaison des énormes retombées économiques pour une région, comme le soutien à Intrawest pour le développement du Mont Tremblant, qui va créer 5000 nouveaux emplois.
Certains économistes font remarquer que les subventions faussent la concurrence en donnant un avantage déloyal à celui qui les reçoit. Il arrive aussi que le résultat net soit de simplement déplacer des emplois qui existent déjà, quand l’aide gouvernementale est liée à l’établissement dans un lieu précis. Il y a du vrai dans ces critiques, mais il faut voir le monde tel qu’il est en dehors des manuels d’économie.
Ce sont les entreprises qui mettent maintenant les gouvernements en concurrence les uns contre les autres, avant d’aller s’établir chez celui qui leur offrira le plus. Ottawa et le gouvernement ontarien s’apprêtent à verser 400 M$ à GM pour moderniser ses installations. L’État de New York vient de mettre sur la table 500 M$US pour IBM, qui n’en a sûrement pas besoin. Celui du Mississipi vient d’allonger 295 M$US pour Nissan et celui de l’Alabama 350 M$US pour Hyundai. Pour son projet de nouvelle usine d’assemblage, Bombardier s’est laissé courtiser par le Nouveau-Mexique, l’Irlande et le Québec.
La question n’est donc pas de savoir si le Québec peut se permettre de ne pas faire ce que tous ses concurrents font pour attirer des investissements, mais de voir jusqu’où nous pouvons raisonnablement aller, et d’apprendre à dire non quand le chantage est trop grossier et les retombées trop aléatoires. Au lieu de saupoudrer l’aide, il faudrait aussi la concentrer dans les secteurs jugés stratégiques, ce qui suppose que le gouvernement ait une politique globale plutôt que de répondre à la pièce.
Pourquoi ne pas se donner des critères clairs une fois pour toutes ? J’en suggère quatre pour commencer.
Il faudrait d’abord dire non aux projets dans lesquels le partenaire privé n’investit que minimalement parce qu’il les juge trop risqués. Pourquoi un gouvernement traiterait-il l’argent des contribuables avec plus de désinvolture que celui qui empochera les profits si cela marche ?
Il faut ensuite dire non aux projets qui, à leur face même, n’ont que très peu de chances de réussir et ne sont motivés que par des calculs politiques à court terme. Autant que possible, assurons-nous aussi que les retombées seront durables, structurantes pour la région et proportionnelles à l’effort financier. Combien coûtera chaque emploi et pendant combien d’années ? Pourquoi enfin investir de l’argent public dans des projets qui auraient vu le jour de toute manière ?
Tous les gouvernements rateront occasionnellement leur coup. C’est la moyenne au bâton qui compte. Mais quand on gère de l’argent qui ne nous appartient pas, on n’a pas le droit de se tromper trop souvent.
