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Crise des valeurs?

Je suis toujours étonné de voir circuler autant d’idées qu’on prend pour des évidences, alors que des données bien connues existent qui montrent que c’est le contraire qui est vrai.

Écoutez les conversations autour de vous. On entend souvent dire qu’il n’y a plus de morale, qu’il y aurait crise des valeurs, que nous n’avons plus de points de repère, que nous ne savons plus où sont le Bien et le Mal.

Le bon sens, dit-on, serait en voie de disparition. Nos sociétés seraient déboussolées. La famille serait en crise. C’est comme si la seule vérité qui demeurait est que toute vérité est relative.

Cette impression n’est pas entièrement fausse, mais la réalité est plus complexe que cela. L’idée d’un effondrement des valeurs est contredite par plusieurs enquêtes, qui montrent plutôt une évolution subtile du sens des valeurs et, en même temps, la persistance du bon sens.

Un chercheur britannique, Ronald Inglehart, mène depuis des années des enquêtes de terrain dans plus de quarante pays. Quand il demande aux gens d’identifier les trois choses les plus importantes dans leur vie, l’immense majorité, peu importe le pays, répond dans l’ordre : la famille, le travail et les amis, et dans des proportions écrasantes. Les gens n’ont pas perdu de vue ce qui compte vraiment.

C’est la manière de définir ces valeurs qui a changé, ce qui n’est pas la même chose que de dire que les valeurs ont disparu.

Par exemple, la politique, dit-on, serait en crise. Les données montrent plutôt que les gens saisissent l’importance fondamentale de la politique, mais qu’ils sont dégoûtés par la manière dont elle se pratique. Ils ne sont pas non plus désabusés de cette valeur fondamentale qu’est la démocratie, mais trouvent au contraire qu’il faudrait plus de démocratie.

Prenez cette valeur fondamentale qu’est le travail. Certes, on valorise beaucoup plus que jadis les loisirs, mais le travail reste au centre de notre estime de soi. Notre place dans la société se définit largement par notre travail. Ce qui a changé, c’est que le travail n’est plus vu comme un devoir moral, mais comme un moyen de se réaliser.

On entend dire partout qu’il y aurait crise de l’autorité. Les jeunes, notamment, ne respecteraient plus les institutions qui les incarnent, comme le Parlement, l’Église ou les tribunaux.

Les enquêtes montrent, au contraire, que les jeunes recherchent des figures d’autorité. Mais ils ne respecteront qu’une autorité qui justifie son pouvoir rationnellement et qui est ouverte au dialogue. Autrement dit, ils obéiront si on leur donne une bonne raison d’obéir.

Ce qui est en déclin, ce sont les autorités qui veulent asseoir leur pouvoir sur un dogme qu’on est tenu d’accepter tel quel, qui ne se discute pas et se dit infaillible : d’où le déclin du type d’autorité qu’incarne l’Église ou l’armée.

Le sens profond de cette évolution de nos valeurs, c’est de mettre au centre de notre univers le respect de la personne, de son autonomie, de sa dignité, de son épanouissement, de tout ce qui assure son bonheur personnel.

On divorce parce qu’on n’est plus heureux. On change de travail parce qu’on ne s’y épanouit plus : moi, moi, moi. On peut trouver cet égocentrisme déplorable, mais il ne faut pas confondre absence des valeurs et évolution des valeurs.