Cassé comme un clou
15 février 2006 par Joseph Facal
On discute enfin sérieusement au Québec du remboursement de la dette publique. C’est une excellente nouvelle. Mais certaines pendules doivent être remises à l’heure.
Malgré l’atteinte du déficit zéro en 1998 et les efforts faits depuis, la dette du Québec n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Troisième poste de dépenses en importance après la santé et l’éducation, le paiement des intérêts sur cette dette gruge 13 sous de chaque dollar perçu par le gouvernement du Québec, et nous coûte plus cher que l’aide sociale ou le soutien aux familles. Il faut s’y attaquer immédiatement plutôt que de baisser les impôts ou d’engager de nouvelles dépenses.
Les gens qui s’y opposent font valoir que notre dette représente 44% de la richesse annuelle produite au Québec et qu’il y a pire ailleurs. Ils oublient évidemment la part québécoise de la dette fédérale. Ensemble, les deux font passer notre dette combinée à 80% du PIB, deux fois plus que l’Ontario et la cinquième pire de l’OCDE.
On fait aussi valoir que la proportion de cette dette par rapport à notre richesse a baissé ces dernières années. L’économiste Pierre Fortin de l’UQAM donne un exemple saisissant pour montrer que là n’est pas la question. Supposons, dit-il, qu’il est midi, que vous êtes à Québec, et que vous avez un rendez-vous à Rimouski à trois heures. Vous calculez donc qu’il faut rouler à 100 km à l’heure pour arriver à temps, c’est-à-dire rembourser votre dette à un rythme suffisant. Ceux qui se réjouissent de la baisse actuelle du ratio dette/PIB ne se préoccupent pas de la vitesse à laquelle l’auto avance. Comme le ratio dette/PIB baisse en moyenne de moins de 1% par année, leur auto prendra dix heures pour arriver et ils rateront le rendez-vous.
Quel rendez-vous ?
Dans quelques années, le vieillissement de la population augmentera les dépenses de santé et baissera le nombre de gens qui paient des impôts. Bref, les revenus du gouvernement chuteront au même moment où ses dépenses exploseront. Qu’arrivera-t-il aux jeunes d’aujourd’hui quand on leur demandera de porter tout le système sur leurs épaules ?
Le fait que les aînés consacreront une part importante de leurs épargnes à se soigner limitera aussi l’argent en circulation disponible à des fins productives. La pression sur les autres missions de l’État sera alors intenable. Il faut donc, dès maintenant, dégager dans le budget une partie de l’espace occupé par le service de la dette pour amoindrir l’impact combiné de la baisse des revenus et de la hausse des dépenses.
On prétend aussi parfois que notre dette est surtout à taux fixe. Mais quand ces vieux emprunts viendront à échéance, les taux d’intérêt auront inévitablement remonté. Même pour les emprunts à court terme, une hausse de 1% des taux d’intérêt alourdit de 385 millions $ la facture d’un gouvernement qui n’a même plus les moyens de donner une hausse de salaire décente à ses employés. C’est vrai que les États-Unis sont aussi très endettés, mais personne ne cessera de leur prêter à eux. Bill Gates peut, si ça lui chante, avoir un plus gros solde de carte de crédit à la fin du mois que vous et moi.
Sans aucune marge de manœuvre, le gouvernement du Québec est aussi à la merci de la moindre baisse des transferts fédéraux, du moindre soubresaut de la conjoncture, ce qui rend terriblement tentant de jouer à chaque année avec les règles comptables. À la différence d’Ottawa, le Québec ne peut interdire à quiconque de tomber malade ni pelleter ses problèmes dans la cour des autres.
En fait, le vrai défi n’est pas de savoir quoi faire, mais de traverser cette combinaison de groupes d’intérêts qui s’assurent que le premier sou qui apparaît est aussitôt dépensé, et d’accepter qu’il faut aussi penser à ceux qui viendront après nous.
