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Capitaine canada

Paul Martin joue un petit jeu dangereux depuis le début de la campagne électorale. J’ai hâte de voir si, au retour des Fêtes, quand les choses sérieuses commenceront, il continuera sur sa lancée. Mais si j’étais un fédéraliste québécois, je serais très inquiet.

Depuis le déclenchement des élections, Paul Martin martèle qu’un vote pour le Bloc est un vote pour la séparation du Québec. On comprend pourquoi il le fait. Les libéraux ont d’énormes difficultés au Québec. Des ministres seniors sont menacés dans leurs comtés. Le nom du parti ne figure même plus sur les pancartes électorales. Si le prochain gouvernement fédéral est libéral, il sera toujours minoritaire, mais encore plus ontarien.

Pour sauver quelques sièges au Québec, Paul Martin doit ramener au bercail libéral les fédéralistes québécois qui pourraient vouloir rester chez eux ou voter conservateur. Il doit trouver un moyen pour que, comme le disait un de ses candidats, les fédéralistes dégoûtés par le scandale des commandites se pincent le nez et votent rouge quand même. En transformant l’élection en référendum sur la souveraineté, il fait le pari que le vote fédéraliste sortira et se concentrera sur les libéraux. En prime, il marque  aussi des points au Canada anglais en se présentant comme celui qui mettra le Québec au pas. Capitaine Canada, c’est le rôle que Pierre Trudeau et Jean Chrétien jouèrent pendant des décennies.

Mais que dira Paul Martin si le Bloc obtient plus de 50% des voix au terme d’une campagne que lui-même aura transformé en référendum sur la souveraineté ? Bien sûr, le Québec ne sera pas indépendant le soir du 23 janvier, mais pour la première fois dans l’histoire du Québec, un parti ouvertement souverainiste aura obtenu la confiance de plus d’un Québécois sur deux. Ce sera un coup de tonnerre dans le reste du Canada.

Paul Martin devra alors expliquer pourquoi, sous sa gouverne, les souverainistes ont atteint un niveau d’appui inégalé. Ce sera le début de la fin pour lui, qui aura été incapable pour une deuxième fois de livrer une majorité de sièges. Mais d’un autre côté, s’il faisait des ouvertures au Québec, il en paierait le prix au Canada anglais. Tout le dilemme canadien est là : pour marquer des points ici, il faut accepter d’en perdre là-bas et vice versa.

Mon petit doigt

Puis, dans deux ans, au moment des prochaines élections québécoises, quand Jean Charest voudra lui aussi polariser le vote en brandissant la peur d’un autre référendum, cette stratégie sera d’autant moins efficace qu’elle aura l’air d’une redite de ce qui aura déjà échoué. À force de toujours crier au loup, les villageois finissent par avoir moins peur.

Au fond, d’un point de vue fédéraliste, Stephen Harper a parfaitement raison. En faisant de la victoire du Bloc l’enclenchement d’un processus référendaire, Paul Martin fait lui-même comme si Jean Charest, qui sera alors l’ultime défenseur des fédéralistes québécois, était battu d’avance. Ce qui n’est pourtant pas le cas, loin de là. Avec des amis comme ceux d’Ottawa, on comprend que même Thomas Mulcair puisse faire des poussées de fièvre souverainiste.

Évidemment, si le Bloc balaie le Québec le 23 janvier, Paul Martin changera immédiatement son fusil d’épaule. Ce ne serait pas la première fois : qui se rappelle encore que cet homme a jadis appuyé l’Accord du lac Meech ? Il dira qu’il faut y voir l’effet du scandale des commandites et il blâmera Jean Chrétien. Mais pensez-vous une seconde que Jean Chrétien, qui se lève la nuit pour l’haïr, le laissera dire sans réagir ?

Mettez-vous à la place de Jean Charest. À chaque jour qui passe, Paul Martin scie un peu plus la branche sur laquelle est assis le chef des libéraux provinciaux. Mon petit doigt me dit que Jean Charest allume des lampions en priant pour une victoire des conservateurs.