Articles
Commentaires

Dans une chronique publiée dans Les Affaires du 19 novembre 2004, j’avais dit que le gouvernement Charest avait eu raison d’instituer une commission d’enquête pour faire toute la lumière sur le naufrage de l’usine Gaspésia, à Chandler, dans laquelle furent engloutis en pure perte 300 $ millions de dollars. Depuis la parution du rapport Lesage, péquistes et libéraux se renvoient la balle. Essayons de faire la part des choses.

Le rapport Lesage mérite des critiques, mais trois points fondamentaux  ressortent hors de tout doute. Le projet n’avait au départ presque aucune chance de réussir parce qu’il était motivé par des considérations politiques qui faisaient abstraction des réalités économiques. Ceux qui auraient dû être les responsables de la gestion du chantier abdiquèrent complètement leurs responsabilités. Finalement, le chantier fut encore une fois l’otage des rivalités intersyndicales qui jalonnent la triste histoire de l’industrie de la construction au Québec.

On peut certes comprendre M. Bernard Landry d’être outré d’avoir été pointé du doigt sans avoir eu l’occasion de témoigner devant le juge Lesage. Mais le Québec étant ce qu’il est, l’examen des faits fut aussitôt supplanté par notre  débat ésotérique habituel sur le modèle québécois et l’interventionnisme étatique.

Comprenons-nous bien : tous les gouvernements interviennent dans les économies modernes. La plupart des grands projets industriels de nos jours ne se réaliseraient pas sans une forme ou une autre d’aide gouvernementale. C’est encore plus vrai en Gaspésie où aucune relance, même modeste, ne surviendra sans un coup de pouce de l’État. Il est donc absurde de défendre ou de condamner l’interventionnisme dans l’abstrait et l’absolu.

La vraie question est de savoir  jusqu’où il est raisonnable d’aller.  Sommes-nous capables de dire non ? À partir du moment où l’entrepreneur privé, Tembec, refusait de prendre le moindre risque, tous les clignotants rouges se sont allumés, et on aurait dû en tenir compte.

À l’avenir, les médias devraient toujours poser la question suivante aux promoteurs de tels projets : risqueriez-vous un sou de votre propre argent dans cette aventure ? Car c’est bien là le fond du problème : nos gouvernements et nos sociétés d’État gèrent de l’argent qui ne leur appartient pas, et il est toujours plus facile de dépenser l’argent des autres que le nôtre.

La solidarité avec une région sinistrée ne justifie pas tout. Personne n’a le monopole de l’amour de la Gaspésie. Peut-on humblement se questionner sur cette triste affaire sans se faire accuser d’être un suppôt du néo-libéralisme ou de ne pas aimer suffisamment la Gaspésie ? Je suis d’ailleurs certain que les Gaspésiens les plus lucides étaient eux-mêmes sceptiques dès le départ. Au fond, cette débâcle illustre les dérapages auxquels peut conduire une triple combinaison : les bonnes intentions, la négation dogmatique de la réalité, et les montages dans lesquels la responsabilité et l’imputabilité ne sont pas clairement assumées par quelqu’un.

Si la crédibilité des dirigeants politiques a toujours été faible, c’est d’abord parce que la lutte pour le pouvoir, par définition, ne peut pas être élégante, surtout quand elle se déroule sous l’œil des caméras. Les choses ne sont pas différentes dans les bureaux feutrés des grandes entreprises privées. Mais au-delà des scandales qui défraient la manchette ces jours-ci, notre culture politique est aussi malade de ce refus d’admettre avec humilité nos erreurs, surtout quand elles crèvent les yeux.