Au-delà de l’image
9 juillet 2005 par Joseph Facal
George W. Bush adore se montrer habillé en cow-boy texan, en train de se livrer à des occupations de gars ordinaire comme fendre du bois. Ses conseillers ne veulent surtout pas le montrer en train de lire un livre : les Américains risqueraient, ô horreur, de le prendre pour un intellectuel.
Quand il livre un discours majeur sur l’Irak, c’est habituellement devant un parterre de militaires. Alors qu’il prononçait récemment un discours sur les bienfaits de baisses d’impôts qui ne profitent qu’aux plus fortunés, son entourage demanda aux spectateurs masculins placés derrière lui, et donc visibles à l’écran, d’enlever leurs cravates pour ressembler davantage à des gens ordinaires.
Au Canada, Jean Chrétien se fit filmer en train de faire du ski nautique dès que son âge commença à faire l’objet de discussions. À tout prendre, c’était moins ridicule que Stockwell Day débarquant de sa motomarine et s’adressant aux journalistes en wet- suit détrempé.
Autres lieux, autres mœurs, mais partout ce même souci de la mise en scène des politiciens. En France, par exemple, où, à l’inverse des États-Unis, les intellectuels ne sont pas des objets de sarcasmes mais d’admiration, on ne prendra jamais au sérieux un politicien qui n’aurait pas signé trois ou quatre ouvrages. Ils les font donc rédiger par des auteurs anonymes.
Est-il possible de dire non à cette dictature de l’image en politique ? Probablement pas. Tous ceux qui ont voulu rester eux-mêmes en ont payé le prix. Que de commentaires stupides et désobligeants n’a-t-on entendu sur l’apparence d’un Claude Ryan ou d’un Jacques Parizeau.
Tout ou presque de nos jours, de l’apparence physique jusqu’aux thèmes des discours, en passant par les slogans et les promesses électorales, tout cela est analysé, décortiqué, fabriqué et mis en marché.
Dictature de la télévision
Il faut dire que la télévision, ultra-puissante pour véhiculer des émotions mais incapable de profondeur, a éclipsé les autres médias. Nous-mêmes changeons de poste si notre attention n’est pas immédiatement captée. Un reportage de deux minutes ne contient qu’un extrait de huit secondes en moyenne du propos du politicien et met plutôt le journaliste en vedette. Est-il étonnant que les élus s’expriment de plus en plus avec des phrases de cinq mots et des clichés de joueur de hockey ?
Je n’ai pas la naïveté de penser qu’il pourrait en être autrement. Ce ne serait d’ailleurs pas si grave s’il n’y avait, si souvent, cette déception, ce sentiment de trahison quand les électeurs découvrent ensuite le vide derrière l’image. Je n’en reviens toujours pas de voir des consommateurs avisés et prudents lorsqu’il s’agit d’acheter une tondeuse, choisir ensuite de confier les rênes du gouvernement à quelqu’un sans avoir pris le temps d’inspecter un peu la marchandise.
Avant son élection en 2003, Jean Charest avait rendu public un cadre budgétaire absurde qui prévoyait des augmentations de dépenses en santé en même temps que des baisses d’impôts d’un milliard par année, le tout sans déficit ni alourdissement de la dette. Il a pourtant suffi qu’il soit souriant et confiant le soir du débat des chefs pour qu’un Québécois sur deux lui fasse confiance. On voit aujourd’hui le résultat.
La politique est sans doute la seule activité humaine où le fait d’avoir de l’expérience se retourne fréquemment contre vous. On semble prendre pour acquis qu’un politicien avec une longue feuille de route a nécessairement pris tous les mauvais plis du milieu, ce qui est parfois vrai bien sûr. Mais comment vous sentiriez-vous si vous appreniez que vous êtes le premier patient à vie du chirurgien qui s’apprête à vous opérer ?
