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Ailleurs, ça bouge

Avouons-le, il est parfois réconfortant de voir que d’autres ont les mêmes problèmes que nous. En autant que ça ne serve pas d’excuse pour ne rien faire.

Vous savez que je suis en Espagne. Ici, la crise frappe fort, très fort. C’est le seul pays du G-20 sans croissance économique à l’heure actuelle. Le déficit est énorme, la dette publique s’envole et le chômage atteint des sommets historiques.

Le gouvernement Zapatero, qui est de gauche, vient de présenter un plan d’austérité. Il coupera ses dépenses partout, sauf à l’aide sociale, dans la recherche universitaire et dans la lutte au terrorisme. Chez les fonctionnaires, seulement un départ à la retraite sur dix sera comblé.

Le problème structurel le plus grave est cependant que l’Espagne vieillit très vite. De moins en moins de travailleurs devront financer les retraites d’aînés de plus en plus nombreux.

Les Espagnols de moins de cinquante ans avec une tête sur les épaules savent qu’ils ne pourront bénéficier des mêmes pensions que les aînés d’aujourd’hui, même si ces derniers les trouvent insuffisantes. Le Québec fait face au même problème.

La pièce de résistance que le gouvernement Zapatero vient de dévoiler est donc de relever progressivement l’âge légal de la retraite pour le porter à 67 ans. Tous les experts, sans exception, prônent cela, tout en laissant entendre que cette mesure seule ne suffira pas.

Déjà, plusieurs pays européens augmentent aussi le nombre d’années de travail sur la base duquel se calcule le montant des pensions. Évidemment, le cas d’un professeur d’université, qui ne soulève rien de plus lourd qu’un dictionnaire, est différent de celui d’un ouvrier de la construction.

Vous n’avez pas idée des réactions des syndicats. Ils promettent une guerre thermonucléaire à ce gouvernement qu’ils considèrent comme le leur, et qui voudrait donc les «trahir». Leur opposition, disent-ils, sera «frontale». Remarquez, je peux comprendre que personne n’aime perdre des acquis devenus des droits.

Les petits partis d’extrême gauche, qui ne prendront jamais le pouvoir et peuvent donc dire n’importe quoi, sont déjà dans les rideaux.

Ils disent tous admettre le problème, mais ils souhaitent des propositions «alternatives». Ils ne mettent cependant sur la table que des hausses de cotisations et d’impôts pour les employeurs et les hauts salariés. Air connu.

Les économistes leur répondent : hausse garantie du chômage, des prix, de la fraude fiscale et chute des investissements.

Évidemment, trois jours après le dévoilement de la proposition, des ténors gouvernementaux commençaient déjà à montrer des signes de nervosité et à diluer le message. Accouchera-t-on d’une souris ?

L’opposition parlementaire de droite a l’immense avantage de n’avoir aucun «ami» du côté syndical. Elle ne leur doit donc rien. Très démagogiquement, elle accuse le gouvernement de commencer à réparer la maison par le toit.

Elle prône de décourager d’abord les retraites prématurées avec pensions juteuses, et de rendre fiscalement attrayant le maintien en emploi après 65 ans. Mais dans son for intérieur, elle sait parfaitement que ça ne suffira pas.

Morale de cette histoire : partout en Europe, des pays avec les mêmes problèmes que nous cherchent des solutions. Ce n’est facile nulle part. Les solutions sans douleur n’existent pas. Mais ailleurs, on essaie au moins de bouger.

Des nouvelles du front

Je suis de retour en Espagne. Partout en Europe, la température continue à monter dans le débat sur l’identité nationale.

Ça part évidemment dans toutes les directions. En Espagne, vient de débuter le premier procès de gens accusés d’avoir organisé un tribunal islamique clandestin ayant décrété la condamnation à mort d’une jeune femme. En Italie, des députés avancent la malencontreuse idée d’ajouter la croix chrétienne dans le drapeau italien.

En France, il est acquis qu’un projet de loi encadrant le port de la burqa sera présenté. La burqa, c’est le vêtement qui recouvre intégralement le corps et la tête des femmes, à la différence du niqab qui laisse une fente pour les yeux.

Un récent sondage révélait que 65 % des Français souhaitent l’interdiction de la burqa. Ils voudraient cependant qu’elle soit interdite partout, ce qui n’est pas ce que prévoit le texte qui sera débattu. On l’interdira dans les institutions publiques, les transports en commun et à la sortie des écoles.

Le président Sarkozy ne s’est pas réfugié derrière les «experts» : la burqa, a-t-il dit, «n’est pas la bienvenue» en France. Toutes les religions doivent se pratiquer avec une «humble discrétion». L’héritage chrétien, a-t-il ajouté, a laissé des traces si profondes en France que le confronter directement exposerait les autres religions à un rejet massif.

Revenant sur les réactions outrées au référendum dans lequel les Suisses votèrent pour l’interdiction de nouveaux minarets, il demanda tout simplement : «qu’auraient choisi les Français si on leur avait posé la même question ?»

Combien de femmes portent cet habit ? On estime leur nombre à environ 2000 dans toute la France. Près d’un Français sur deux admet ne croiser une femme ainsi vêtue que «rarement», voire «jamais». Mais ils en font une question de principe : celui de ne pas accepter un symbole qui n’est pas religieux, mais politique, et qui incarne l’asservissement de la femme et le rejet de l’Occident. Quand un principe est en cause, qu’il y en ait 20, 200 ou 2000 ne change rien.

Cette semaine, sort aussi en librairie le témoignage-choc de l’artiste Bérengère Lefranc. Française de souche, elle a porté la burqa pendant un mois. Pour voir. Son expérience sociologique a immédiatement tourné au cauchemar, mais elle a tenu le coup.

Un «enfer», un «calvaire», dit-elle. On la pointait du doigt, on la regardait comme un bête, on lui a même craché dessus. Elle se sentait comme «un homard plongé dans l’eau bouillante». Elle ne pouvait donner la main à son conjoint. Quand elle a soulevé son voile pour aspirer furtivement sa cigarette, les intégristes lui lançaient des regards haineux. En un mois, elle a perdu 6 kilos. Faites-en ce que vous voulez, je fais juste vous raconter.

Sur toutes ces questions, les Européens ont face à nous un gros avantage et un gros handicap. Le handicap est qu’ils ont laissé faire pendant très longtemps : ils se retrouvent donc aujourd’hui avec une immense patate chaude entre les mains. Leur avantage est qu’ils refusent désormais nettement ce chantage moral qui veut faire croire qu’il serait mal d’asseoir les règles collectives sur les valeurs de la majorité.

Les «amis»

Au moment où s’engagent les pourparlers entre le gouvernement et les centrales syndicales pour le renouvellement des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic, Pauline Marois vient de reconnaître que les demandes syndicales étaient «un peu élevées».

C’est le moins qu’on puisse dire : 11,25 % d’augmentation sur trois ans. Dans le présent contexte économique et surtout dans l’état actuel des finances publiques, ces demandes sont presque choquantes pour les non-syndiqués, ce qui ne veut pas dire que les syndiqués du secteur public sont les enfants gâtés qu’on dénonce trop facilement. Mais il s’agit évidemment d’une position initiale de négociation.

Cela n’a pas empêché le SPQ libre, un groupuscule syndicalo-gauchiste au sein du PQ, dont la composition exacte est assez mystérieuse, de s’indigner des propos de madame Marois.

Jusqu’ici, le SPQ libre s’était tenu relativement tranquille. Non seulement madame Marois jouit-elle, de toute évidence, de l’appui massif des militants péquistes, mais elle ne disait rien de très engageant, ce qui est toujours le meilleur moyen de ne choquer personne. Tant que c’est possible.

Il arrive cependant un moment où le silence devient impossible : le PQ ne peut, d’un côté, blâmer le gouvernement pour l’état des finances publiques et, de l’autre, endosser des propositions qui l’empireraient. Or, sitôt que madame Marois énonce une évidence, le SPQ la critique avec une virulence qu’aucune autre instance de ce parti ne saurait se permettre sans en subir les conséquences.

Dès 2007, plusieurs avaient conseillé à madame Marois de mettre fin à cette nuisance qu’était le SPQ avant que les échéances politiques ne limitent sa marge de manœuvre. Faute d’avoir agi, l’affaire s’est aujourd’hui singulièrement compliquée : ou le PQ continue à faire des compromis avec ces hurluberlus qui lui causent énormément de tort, ou il y met fin, casse des œufs, et déplaira aux syndicats dans une conjoncture particulièrement délicate. Il faudra choisir.

Les propos du SPQ étaient aussi extraordinairement révélateurs de ce qui heurte tant de péquistes et d’ex-péquistes. Dans une sortie franchement délirante rapportée dans Le Devoir du 30 janvier, qui mettait dans le même sac l’industrie de la construction, Norbourg, ceux qui ne paient pas d’impôts et les «riches de la société», Marc Laviolette disait d’eux : «tous des pourris».

C’est si consternant qu’on ne sait plus par où commencer. Être riche et honnête est présumé impossible; les syndicats ne jouent évidemment aucun rôle dans ce racket de la construction; et le Québec est rempli d’autres Vincent Lacroix qui nous éviteraient de devoir faire des vrais choix. Pathétique.

Marc Laviolette a aussi l’outrecuidance de laisser entendre que l’argent qui dormirait à Ottawa règlerait comme par enchantement nos problèmes. C’est rire du monde. Ottawa est dans le rouge par-dessus la tête, et les péquistes qui ont une tête sur les épaules savent que la souveraineté ne se fera pas mardi prochain.

Son acolyte, Pierre Dubuc, disait que les syndicats du secteur public s’attendent à ce que «leur parti» les défende. Au moins, c’est franc. À la différence de René Lévesque jadis, pour qui le PQ devait penser d’abord au «monde ordinaire», mais ne pas avoir les mains liées par quiconque, il faudrait donc que le PQ soit carrément la courroie de transmission des syndicats, comme le NPD fédéral.

On se demande ensuite pourquoi tant de nationalistes décrochent du PQ. Avec de tels «amis», madame Marois n’a pas besoin d’ennemis.

Plus ça change

J’ai fait un saut au Québec la semaine dernière à l’occasion du lancement de mon livre.

C’est comme si je n’étais jamais parti : le même pelletage en avant de nos problèmes, les mêmes petits calculs politiques à courte vue, les mêmes faussetés véhiculées par les mêmes personnes.

Le Québec au grand complet continue à vivre au-dessus de ses moyens, exactement comme un individu qui fait la grosse vie tant qu’il y a de la marge sur ses cartes de crédit. La différence est que la facture sera refilée à nos enfants.

Quant à la passivité du gouvernement, elle n’a que deux explications : ou bien il n’y a vraiment que le pouvoir qui l’intéresse, ou alors, comme le soulignait le chroniqueur Michel David du Devoir, Jean Charest ne veut pas, à la veille de négociations difficiles avec les syndicats, donner à ces derniers l’opportunité de se poser en «défenseurs du monde ordinaire» face à des hausses de tarifs.

Nos concitoyens, eux, conscients que ça va mal, voudraient pouvoir refiler TOUTE la facture aux plus privilégiés.

C’est un réflexe normal, mais illusoire.

La société québécoise fait penser à une famille qui s’est procurée à crédit deux autos, un chalet, des vacances dans le sud et une piscine creusée…et qui voudrait croire qu’elle s’en sortira en suspendant un abonnement à une revue ou en trouvant quelqu’un qui aura la grandeur d’âme de payer pour elle.

Il faut dire que des forces puissantes travaillent à nous endormir. Je participais l’autre jour à une émission de télévision. Un ex-dirigeant syndical est venu dire que la dette du Québec, quand on la compare à la moyenne des pays de l’OCDE, n’est pas si pire. Je préfère penser que c’était une erreur de bonne foi.

Les chiffres de l’OCDE incluent les dettes de TOUTES les administrations publiques d’un pays. Si vous refaites les calculs en tenant compte des dettes d’Hydro-Québec, du réseau de la santé, des municipalités et notre part de la dette fédérale, la dette québécoise est la cinquième plus lourde en Occident.

Les autres pays très endettés ont cependant une plus grosse capacité de remboursement que nous parce qu’ils ont un plus gros moteur économique. De plus, nous sommes la société qui verra chuter le plus rapidement le nombre de travailleurs qui mettent des bûches dans le poêle pour chauffer tous les autres.

Par où commencer ? Imaginez que vous avez un rendez-vous de routine chez le médecin. D’entrée de jeu, il vous annonce que le traitement de chimio commence demain matin. Maudit malade, direz-vous. Vous grimperez aux rideaux. Vous vous sentez bien.

Par contre, s’il vous montre les radiographies où l’on voit la masse cancéreuse en progression et qu’il vous explique les conséquences si on ne fait rien, vous finirez par accepter. Autrement dit, il faut d’abord comprendre le mal, puis discuter froidement des options de traitement, pour finir par accepter le traitement proposé.

Il faut donc commencer par une massive opération de pédagogie pour expliquer à nos concitoyens la vraie nature du mal et leur faire comprendre que ce mal ne se guérit pas avec de l’aspirine.

La vérité, eh oui…

Voici un billet qui va beaucoup déplaire. Mais je m’en fous un peu. J’ai l’habitude.

Le Journal de Montréal présentait, dans son édition du jeudi 21 janvier, les mesures que nos concitoyens sont prêts à envisager pour améliorer nos finances publiques et celles auxquelles ils se refusent absolument.

Allez voir ça. C’est défrisant.

Certains en ont déduit que les Québécois étaient enfin prêts pour le grand ménage. Sauf votre respect, je crois que nous n’avons pas dû voir les mêmes chiffres.

Par exemple, vous êtes une majorité à vouloir fermer les délégations du Québec à l’étranger. Pourtant, elles nous coûtent annuellement moins que ce que le système de santé engloutit en une semaine. En contrepartie, leur action fait entrer au Québec des dizaines de millions en investissements en provenance de l’étranger. Une très mauvaise idée.

Vous voulez qu’on stoppe de subventionner les événements culturels. La plupart de ces événements n’auraient pas lieu sans cette aide publique. Or, ils attirent ici des touristes qui dépensent, créent de l’emploi et font tourner notre économie. Pensez-vous que le peu de touristes étrangers que nous recevons viennent ici pour nos plages de sable fin ?

Vous voulez qu’on ne subventionne plus les écoles privées. Concrètement, cela signifierait que la plupart feraient faillite. Celles qui resteraient seraient alors si chères que vous ne pourriez plus y envoyer votre propre enfant, qui réussit bien à l’école et à qui vous voulez donner toutes les chances dans la vie. Mais le cancre dont le père est richissime, lui, le pourrait. C’est vraiment ce que vous voulez ?

Encore une fois le mythe qui veut que les problèmes de l’école publique trouveraient leur solution dans la cour de l’école privée. Ah, les solutions simples aux problèmes compliqués ! Comme c’est agréable, il suffisait d’y penser…

La triste vérité est que si on veut sérieusement sortir le Québec du rouge et ne pas écraser nos enfants avec nos vieilles factures impayées, il faudra aller là où se trouve vraiment l’argent : dans le système de santé, dans les garderies à 7 $, dans l’électricité, dans la taxe de vente, dans toutes ses vaches sacrées auxquelles vous (enfin, la plupart d’entre vous) ne voulez pas qu’on touche.

Désolé, mais entre les petits millions contenus dans les suggestions de plusieurs lecteurs et les gros milliards qui nous font défaut, il y a quelques zéros de différence.

Ces résultats montrent que quatre mythes ont la vie particulièrement dure.

Le premier mythe est que le gouvernement gaspille de façon scandaleuse. Certes, il y a toujours de la place pour un ménage. Mais le meilleur ménage du monde ne dispensera pas le gouvernement de devoir bientôt questionner VOS services, pas seulement ceux de votre voisin.

Le second mythe est que l’abolition des mystérieuses «structures gouvernementales» aurait des effets magiques. Vite, dites-moi lesquelles et combien vous sauvez. Au gouvernement, l’argent est dans les salaires, pas dans les structures. Vous voulez congédier les employés ? Si c’est ça, il faut le dire franchement.

Le troisième mythe est qu’on pourrait tout régler sans toucher à la santé et à l’éducation. Ajoutez-y les intérêts de la dette et vous avez là les trois quarts du budget.

Le quatrième mythe est qu’on se sortirait de l’impasse en pressant davantage le citron des riches. Faux encore : il y a trop peu de riches au Québec. Malheureusement.

Je sais, vous ne me croyez pas. Vous dites vouloir la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. En êtes-vous bien sûr ? Je vous le dis en tout respect.

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