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Une vérité inconfortable

Au Québec, pour obtenir le droit d’enseigner au primaire ou au secondaire, il faut réussir un examen de français écrit à la fin du baccalauréat en enseignement.

Le taux d’échec à cet examen est faramineux : seulement un étudiant sur quatre le réussit du premier coup. Des petits futés ont donc mis sur Facebook plusieurs des questions de l’examen. Belle éthique. Et ils seront, un jour, enseignants.

Quand on échoue un examen, il est plus facile de blâmer l’examen que de se blâmer soi-même. Un jeune homme qui n’a réussi le test qu’à sa troisième tentative se plaignait de ce qu’on lui demandait, entre autres, d’expliquer le sens du mot indigent ou celui de l’expression les chiens aboient, la caravane passe.

On n’utilise pas cela dans la vie de tous les jours, dit-il. Voyez la mentalité que révèle son commentaire : pour lui, tout ce qui compte, c’est de connaître ce qui permet de se débrouiller dans le quotidien. Petite misère.

Ces taux d’échec hallucinants et ce genre de mentalité illustrent une dure réalité : chez nous, la profession d’enseignant au primaire et au secondaire attire assez peu les meilleurs étudiants. Ne me lancez pas de roches : il y a évidemment des exceptions nombreuses et admirables. J’en connais.

Ce n’est pourtant pas une fatalité. Les chiffres ne disent pas tout, mais ils sont souvent révélateurs. En Finlande, qui se classe au premier rang mondial dans plusieurs palmarès éducatifs, les futurs enseignants sont recrutés parmi le premier 10%, en termes de notes obtenues, des finissants de collège qui se dirigent à l’université. On est loin de ça ici. La profession d’enseignant y est toutefois infiniment plus prestigieuse et mieux rémunérée.

On s’imagine souvent que si on trouve la bonne méthode pédagogique, le bon ratio professeur-étudiant, la bonne technologie, le bon personnel de soutien, on augmentera radicalement la réussite scolaire. C’est le discours que véhiculent continuellement les partis politiques, le ministère ou les syndicats.

De la poudre aux yeux pour l’essentiel. Ces facteurs ont une importance très relative. Hormis le milieu familial, le facteur le plus décisif de la réussite éducative est la qualité du professeur. Or, la vérité est que l’aptitude à enseigner est largement innée. Pour l’essentiel, on l’a ou on ne l’a pas. C’est comme avoir l’oreille musicale ou pas.                                                                  

Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que le bon professeur est celui qui stimule la curiosité de l’enfant tout en faisant régner l’ordre. Or, pour inspirer et se faire obéir, il faut de la passion et de l’autorité, deux qualités qui ne s’enseignent pas vraiment. Les formations en pédagogie peuvent aider, mais marginalement, car elles sont souvent remplies de théories fumeuses et peu ancrées dans le réel. Quelques années en début de carrière suffisent habituellement pour savoir si on aura affaire ou non à un bon enseignant.  

Bref, si on veut améliorer la réussite éducative des enfants, rien n’est plus important que de s’assurer que les autorités concernées embauchent de bons professeurs et ont des recours contre les mauvais. Inutile de dire que la discussion publique chez nous ne porte JAMAIS là-dessus. C’est un autre des tabous au cœur du «modèle» québécois.

Le gentil voisin

Dès qu’il est question de terrorisme, beaucoup de gens chez nous font comme si le Québec et le Canada étaient dans une sorte de bulle qui nous mettrait à l’abri de cette réalité, qui n’existerait que dans de lointaines contrées ou pour les méchants Américains.

La semaine dernière, trois jeunes hommes ont été arrêtés à Ottawa par la GRC. On a découvert chez eux du matériel permettant de fabriquer des bombes avec lesquelles ils projetaient de commettre des attentats. Pas à Kaboul. Ici, chez nous.

Ce groupe posait «une menace réelle et grave». Ce n’est pas Stephen Harper, le «matamore», qui parle, mais le porte-parole de la GRC, qui n’a ici aucun intérêt politique ou idéologique à tordre les faits.

Malgré cela, nos esprits sont imprégnés par un discours qui ressemble plutôt à ceci : dans des pays du Moyen-Orient pauvres et maintenus sous tutelle par un Occident qui ne veut que leur pétrole, des jeunes désœuvrés et sans espoir donnent un sens à leur vie en s’attaquant à ce qu’ils perçoivent comme la cause de leur misère personnelle et de celle de leurs peuples. Le fond du problème serait donc économique, politique et sociologique.

Il est vrai que les États-Unis, en particulier, et l’Occident, en général, ne sont pas irréprochables. Il est vrai aussi que plus de prospérité économique, moins d’inégalités sociales et des classes moyennes robustes feraient baisser la tension dans cette région du monde. Mais revenons un instant aux jeunes hommes arrêtés jeudi dernier.                                                              

Khurram Syed Sher, 28 ans, est né au Canada. Médecin formé à McGill, il a longtemps vécu sur la rue Nancy, à Brossard, avec sa femme et ses trois enfants. Amateur de hockey-bottine, il a aussi participé à l’émission de télé Canadian Idol. Son acolyte, Misbahuddin Ahmed, 26 ans, est technicien en radiographie à l’hôpital d’Ottawa.

Peu de temps auparavant, un autre jeune homme avait tenté de faire sauter une auto à Times Square, en plein cœur de New York. Il était analyste financier au Connecticut. Lui non plus n’avait rien à voir avec le profil-type du paumé qui devient terroriste par désespoir.  On a affaire ici à des jeunes qui ont grandi chez nous, qui sont instruits et qui occupent des positions sociales enviables.

On comprend maintenant mieux ce phénomène. Pour toutes sortes de raisons, une crise survient dans leurs vies et les déstabilise. Leur route croise alors celle d’un recruteur islamiste, expert de la manipulation psychologique, qui canalise leur désarroi vers l’action terroriste, tout en leur offrant soutien et réconfort. Le recrutement se fait maintenant moins dans les mosquées, trop surveillées, et davantage sur le web.

Quand sa femme a mis au monde un de leurs bébés, Syed Sher distribuait, paraît-il, des biscuits à ses voisins de Brossard pour partager sa joie. Et alors ? Il a droit à la présomption d’innocence et le procès, si on se rend jusque-là, devrait clarifier bien des choses. L’Histoire est cependant remplie des semeurs de mort qui étaient des maris et des pères de famille exemplaires.

Il n’y a jamais d’explication simple et unique d’un phénomène complexe, mais il est angélique de s’imaginer que nous serions à l’abri du danger parce que nous n’aurions rien ou presque à nous reprocher.

La cascade

Dans le domaine de l’éducation, on vit très longtemps avec les conséquences de nos décisions.

La réforme pédagogique commença à être implantée en l’an 2000. Vous en connaissez évidemment les grandes lignes : priorité aux compétences transversales, moins d’emphase sur les connaissances,  travaux de recherche en équipe, bulletins sans chiffres, etc.

L’idée de départ n’était pas celle-là : il s’agissait de se concentrer davantage sur les matières de base et de hausser les exigences. Il n’était pas question de chambarder les méthodes d’apprentissage, qui devraient être laissées à la discrétion de l’enseignant.

Je l’ai écrit mille fois : j’étais et je demeure contre ce détournement des intentions originales, tout en reconnaissant que tout n’est pas totalement mauvais là-dedans et que cette réforme ne fut pas appliquée partout de la même manière.

Les enfants de cette réforme entrent au cégep cette semaine. Ils ne sont ni plus ni moins doués que leurs prédécesseurs, mais ils auront reçu une formation différente. Le hic est que les cours de cégep sont basés sur les acquis que les étudiants du secondaire d’AVANT la réforme étaient supposés avoir.

Sans sauter trop tôt aux conclusions, le milieu est inquiet. «Le choc de la réalité s’en vient», prévient le plus important représentant syndical des enseignants. Il  dit qu’il aimerait être optimiste. C’est donc qu’il ne l’est pas.

Le représentant des étudiants collégiaux dit que ces jeunes seront plus autonomes que ceux d’avant, mais admet qu’ils auront des lacunes dans les connaissances de base. Les connaissances de base à cet âge, c’est par exemple de savoir additionner deux fractions et accorder un participe passé. Il demande des ajustements aux cours de cégep pour en tenir compte.

Interviewée par le journal La Presse, une jeune fille de 17 ans confiait n’avoir JAMAIS eu un cours magistral. En langage clair, elle n’a jamais passé une heure à écouter le professeur et à prendre des notes, ce qui exige une capacité à fixer son attention. Au cégep et encore plus à l’université, le cours magistral reste pourtant, moins qu’avant mais tout de même encore, la forme d’enseignement dominante.    

Mettez-vous maintenant à la place du prof de cégep qui reçoit ces jeunes. Supposons qu’il réalise que 20% du groupe devrait normalement échouer. Il fait quoi ? Le système d’éducation fonctionne un peu comme une chaîne de production. Ça entre par un bout et il faut que ça sorte à l’autre bout avec le moins de complications possibles.

Trop d’échecs indisposeront tout le monde : ses propres collègues, les étudiants et leurs parents qui chialeront, les directions d’établissement qui n’aiment pas les imprévus et lui feront les gros yeux,  le ministère qui est obsédé par les taux de réussite, et le cabinet de la ministre qui devra réagir à des articles de journaux et aux attaques de l’opposition.

Devinez ce que fera le pauvre prof : la tentation sera immense de donner des passe-droits. Vous feriez quoi vous ? Après deux ans de ce régime, le jeune arrivera à l’université où le même manège recommencera : on constatera qu’il ne sait pas ce qu’on a pris pour acquis qu’il saurait. Et on fera quoi ? Appelons cela un effet de cascade.

 

Le bulletin

J’imagine que vous attachez de l’importance aux résultats scolaires de votre enfant, non ?

Vous aimeriez donc que son bulletin indique clairement s’il progresse ou non vis-à-vis de lui-même et par rapport aux autres. Vous voulez un bulletin où l’on retrouverait les 56 %, les 71% ou les 88% de jadis, avec la moyenne de la classe à côté et les commentaires du prof en bas.  Idéalement, le même partout, pour pouvoir comparer les écoles entre elles. Un peu ce que vous et moi avons connu.

Bref, c’est simple, non, cette histoire de revenir à un bulletin chiffré et moins obscur ? Détrompez-vous, c’est loin d’être simple.  

Le bulletin est supposé refléter les acquis de l’enfant. Vous et moi avons connu une époque où les acquis étaient des connaissances. Nous allions à l’école pour apprendre qui avait découvert la Nouvelle-France et en quelle année.

Depuis quelques années, l’enseignement au Québec repose plutôt sur l’idée que l’important est que l’école enseigne non plus des connaissances, mais surtout des compétences.

Une compétence, c’est une connaissance dont on sait se servir. Connaître ce qu’est un marteau est bien, savoir clouer est mieux. Au lieu d’apprendre que Jacques Cartier a touché nos rives en 1534, l’enfant doit pouvoir faire un projet de recherche sur les débuts de la Nouvelle-France pour vous en parler à l’heure du souper.

Cela sonne bien, mais ça pose au moins quatre problèmes.  

Le premier est que la compétence ne peut venir qu’après l’étape de la connaissance. Il faut apprendre les faits de base sur Jacques Cartier AVANT de pouvoir avoir une opinion personnelle sur lui. On a trop réduit l’importance de cette première étape incontournable.

Le deuxième problème est que les «compétences» sont plus difficiles à évaluer que les «connaissances». Tu sais ou tu ne sais pas, c’est clair et net. Mais quel est le degré de compétence avec lequel l’enfant manie sa connaissance ? D’où ces étranges bulletins qui disent que votre gars est capable, pas capable ou relativement capable d’«exprimer»  ceci ou cela.

Le troisième problème est que l’apprentissage par compétences, qui n’est pas entièrement mauvais, est devenu, pour certains pédagogues, un subterfuge pour faire disparaître l’échec, la comparaison avec les autres et le redoublement.  Il y a en effet des gens qui pensent que c’est affreusement élitiste et traumatisant d’évaluer et de classer. Si l’enfant poche ses maths de 5e, son estime de soi va en souffrir et il pourrait devenir assisté social, batteur de femme ou joueur compulsif.

Le quatrième problème est qu’en imposant la pédagogie par projets, la tentation est immense pour l’enfant de copier ce qu’il aura pigé sur Wikipédia en tapant «Jacques Cartier». On voit cela même à l’université. Presque involontairement, plusieurs deviennent des experts de la fraude intellectuelle.

Bref, le type de bulletin est indissociable du type d’enseignement. On ne peut séparer les deux. Si vous voulez un bulletin comme ceux de jadis, il faut aussi revenir à un enseignement plus traditionnel qui priorisera les connaissances.

Que l’enfant commence par apprendre qui était Jacques Cartier. Excusez-moi, mais ça n’a pas vraiment d’importance de savoir si, à douze ans, il aurait aimé ou non vivre à cette époque.

Le mépris

Le journaliste Sébastien Ménard nous apprenait l’autre jour que le ministère de l’Éducation a discrètement mandaté un «religiologue» pour dresser une liste de 35 fêtes jugées importantes dans les religions catholique, musulmane, orthodoxe, juive, hindoue, bouddhiste et sikh. 

C’est pour «aider» les écoles, dit le ministère, à planifier les activités scolaires et la tenue des examens sans heurter les susceptibilités religieuses de personne.  Presque à l’unanimité, le milieu de l’éducation s’est insurgé.

La bonne foi et la compétence du monsieur mandaté ne sont pas en cause. Il fait le boulot pour lequel on le paie. Je ne doute cependant pas qu’il se trouvera un Raëlien pour protester contre l’oubli du jour où Raël a été emmené en soucoupe volante par les extra-terrestres.

Je ne devrais pas rire, car la tournure d’esprit des fonctionnaires qui lui ont confié ce mandat suinte le mépris de partout.

Le mépris, d’abord, envers la majorité des parents. Le ministère sait évidemment que ces derniers ne veulent pas qu’on chamboule le calendrier pour accommoder les minorités religieuses. Il fait aussi semblant d’ignorer qu’ils sont à 83 % catholiques. Il a donc procédé en catimini, espérant réussir à voler sous le radar.

Le mépris, aussi, envers les enseignants. Le ministère sait pertinemment qu’ils sont contre, mais depuis quand se soucie-t-il de ce qu’ils pensent ? On nous dit que les enseignants ne sont pas «obligés» d’utiliser ce calendrier, mais, si on a pris la peine de l’élaborer, c’est bien afin qu’ils s’en servent, non ? Pas besoin d’«obliger» formellement pour que ceux d’en bas comprennent ce qui est attendu d’eux. On nous avait fait le même coup avec les manuels scolaires entièrement écrits selon la philosophie des compétences transversales.

Un mépris subtil, ensuite, envers les minorités religieuses elles-mêmes. Généralement issues d’une immigration récente, on les traite ici comme de petites choses fragiles, incapables ou non désireuses de s’adapter, ultra-susceptibles et qui, incidemment, n’avaient rien demandé. C’est donc, comme toujours, au système de s’adapter aux minorités, plutôt que l’inverse.                                                                   

Le mépris, enfin, de ceux qui ont conçu cette aberration envers eux-mêmes. Pour eux, une école québécoise laïque, ce n’est pas une école qui ne fait la promotion d’aucune religion. C’est au contraire une école qui s’assure de n’en oublier aucune. Si c’est ce que ces gens pensent vraiment, pourquoi ne le disent-ils pas ouvertement ? Pourquoi ne pas avoir le courage de leurs convictions ?

On ne compte plus les cachotteries aberrantes concoctées dans les entrailles de ce ministère et dévoilées par un journaliste qui fait son travail ou un fonctionnaire qui a un problème de conscience. À chaque fois, on essaie de nous faire croire que l’initiative repose sur un «interculturalisme» québécois dont on est toujours aussi incapable de nous dire en quoi il est concrètement différent du multiculturalisme à la canadienne.

Vous auriez tort de penser que ce ministère est comme un hôpital psychiatrique dont une poignée de patients aurait pris le contrôle. Ces gens-là savent exactement ce qu’ils veulent. Ils ont décidé de vous enfoncer dans la gorge une sorte d’école et de société dont vous ne voulez pas. Mais c’est évidemment pour votre plus grand bien.

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